" ...sur cet univers albanais aux allures d’un labyrinthe,
on ne peut avoir l’audace de poser des questions en apparence simples,
sans la conviction que la réponse puisse bousculer toute une construction de pensée,
tout un système échafaudé à l’aide de préjugés ou d’observations hâtives."
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[... La traversée temporelle offre un aperçu du face-à-face permanent avec les voisins rapaces, les puissances continentales et les Empires planétaires ; elle fait sentir la pesanteur des pouvoirs concurrents, des idéologies dominantes. La chronologie conflictuelle fait apparaître le déchirement constant entre l’Occident et l’Orient ; l'incertitude frémissante entre Jésus et Mahomet ; le choix difficile entre République et Monarchie ; l’affrontement sanglant entre communisme et nationalisme ; le flottement consenti entre démocratie et anarchie ; la palpitation excitante entre socialisme et affaires. Le registre spirituel témoigne de l’éternelle hésitation entre anonymat et gloire, entre identité et altérité, entre témérité et folie, entre douleur et espoir. L’alchimie fusionnelle du pays livre enfin la formule de la création des ingrédients humains de la nation : Illyriens et Arbër, Albanais autochtones et Slaves, voire Grecs, tout aussi autochtones que les premiers, Gegs et Tosks, clans belliqueux septentrionaux et communautés industrieuses méridionales, bajraktars intrépides et aristocratie beycale malléable, irrédentistes kosovars et nostalgiques çams, élites urbaines turcophiles et intellectuels francophones.]
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samedi 5 juillet 2008

Le regard de l’autre.

. Ces militaires, religieux, géographes et autres voyageurs, venus sur place pour conquérir, convertir, découvrir ou parcourir, ont observé les habitants et exploré le pays. Selon l’époque et à sa façon, chacun a apporté son témoignage, conforme à ses conceptions du monde et à ses canons sociétaires et enfin, chacun a vu ce qu’il a bien voulu voir. .
. Ainsi les divins Hellènes ont aperçu des barbares féroces ; la phalange Macédonienne a du combattre des Enkeleys belliqueux et des Taulantes tenaces ; les victorieux Romains ont écrasé de méfiants Ardiéens et d’irascibles Pirustes ; l’apôtre Paul et ses disciples ont converti d’innocents païens ; les sanguinaires Goths ont massacré de paisibles autochtones romains ; les intrépides Slaves ont absorbé des Illyriens jusqu’au dernier ; les impérieux Byzantins se sont rendus compte de l’apparition des premiers Arbër tandis que les Turcs musulmans ont enfin compris qu’ils avaient affaire avec des irascibles Albanais. .
. Comme il fallait s’attendre, la suite se clôture avec les historiens locaux qui nous assurent que ces manifestations ne sont que différents aspects du seul et unique phénomène : la continuité humaine sur ces contrées qui prouve que les Albanais ne sont que des autochtones. Entre temps, conformément aux convictions et aux conceptions philosophiques, voire politiques, ils synthétisent une réalité historique, le présentant comme une réalité temporelle objective qui obéit à une série de lois sociales. Les prétentions sont à la taille des difficultés de l’entreprise : aucun d’entre eux n’échappe à la tentation d’écrire l’Histoire (avec un grand H) – l’Histoire de l’Albanie – comme il s’agit de l’unique et de la dernière dans son genre. .
. Indépendamment de l’époque, le regard de l’autre sur ce groupe humain a préservé un aspect immuable, qui rappelle quelque chose de sauvage, d’irascible, de rebelle, de libre… tout comme pauvre, isolée, rudimentaire… - un regard séduit par la force qui se dégage de ces montagnes et du caractère des montagnards. D’ailleurs, dans ces contrées – et la Méditerranée et les Balkans connaissent plusieurs de la sorte, où « la société, la civilisation, l’économie, donc tout porte l’empreinte de l’archaïsme et de l’insuffisance (1) » - tout demeure insaisissable, à être conquis, à être reconquis.
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. Montagnards – voici le qualificatif qui a caractérisé les Albanais depuis l’aube du temps. Or, ils ont le privilège d’admirer deux mers des plus célèbres de la Méditerranée – l’Adriatique et le Ionien, de bénéficier d’une cote splendide qui abrite quelques ports de première main, connus depuis l’Antiquité. Pourquoi alors ce peuple est acquis aux montagnes et pas à la mer ? Si jamais, suivant l’opinion générale, il a préféré les montagnes pour préserver sa liberté, privilégiant la résistance ; bref, afin qu’il survive – cela veut dire qu’il a tourné le dos à la mer pour s’isoler, qu’il est devenu insulaire sur la terre ferme. Cela veut également dire que les agresseurs venaient de la mer – de l’Occident. Comment faisait-il alors face aux agresseurs qui s’approchaient de l’Orient – à travers les vallées, tout aussi meurtriers et sanguinaires, sinon d’avantage ?
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. Enfin, à quoi servent-ils ces spéculations devant les faits qui parlent d’eux-mêmes ? Les Albanais d’aujourd’hui, tout comme leurs prédécesseurs Arbër ou Illyriens, habitent un pays certe montagneux mais qui offre une ouverture maritime vers l’Occident, incomparable dans tous les Balkans. Historiquement, le choix d’habiter la zone vallonnée, escarpée des plateaux n’a pas été imposé par le surpeuplement, ni par l’impérieux besoin de fuir l’invasion. Il suffit de se souvenir que le jour de l’Indépendance, le pays comptait moins d’un million d’habitants – la plupart d’entre eux établis dans les profondeurs des terres, tandis qu’aujourd’hui, rien que le bassin Tiranë – Durrës qui se situe près du littoral donne abri à environ un million d’hommes et de femmes, un tiers de la population totale du pays. Ainsi les gens ont été obligés d’abandonner la cote à cause de l’atmosphère suffocante et empoisonnée de la pleine littorale, couverte de marécages et d’étangs, infestée de moustiques et infectée de malaria, où les pieds pourrissaient dans l’eau croupie – où seulement 8 ou 9% de la surface était cultivable. D’ailleurs les quelques villes de cette zone - Durrës, Vlorë, Lezhë – construites sur une mince bande littorale, comme d’ailleurs Shkodër près du lac homonyme, nous sont parvenus en tant que patrimoine des temps anciens. Elles ont pu survivre grâce au commerce et le transport, grâce à la persévérance des grandes puissances commerciales méditerranéennes. Ce fut d’abord Corinthe et l’antique Corfou, ensuite ce fut Rome et Constantinople, plus tard ce fut le tour de Venise… Les villes portuaires n’ont jamais été pleinement illyriennes, ni arbër, ni albanaises non plus – et cela, jusqu’au XXème siècle. En revanche, toutes les autres villes du pays, fondées durant la basse Antiquité et le haut Moyen Âge – centres réputés pour leur art, leur culture et leur artisanat (Berat, Elbasan, Krujë ou Gjirokastër) – ont été construites sur les flancs des montagnes qui entourent la plaine littorale. Cette dernière demeure presque abandonnée durant longtemps ; les nouvelles villes commencent à apparaître durant les deux ou trois derniers siècles, toujours en marge et après que l’intervention humaine ait pu confiner les foyers d’infection, ait pu contenir les débordement des fleuves, ait pu drainer les eaux stagnées. Ainsi apparaît-elle Tirana à l’abri de la montagne Dajt, Fier aux abords de Mallakastër… Que doit-on dire de la masse des villages et des hameaux qui s’installe sur les collines, qui grimpe les flancs des montagnes, qui s’établit sur les plateaux : qui fuit la cote comme la peste ?
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. Une cote adriatique étrangement vide de Velipojë sur l’embouchure de Buna jusqu’à Nartë sur l’entré de la baie de Vlorë, bref sur une longueur de deux cent kilomètres. Au-delà de ces trois ou quatre escales commerciales, presque aucun centre habité, aucun débarcadère, aucun village des pêcheurs. La seule exception qui confirme la règle provient de la cote ionienne qui, grâce à la roche, est épargné des marécages. Des villages et des petites villes (Dhërmi, Himarë et Qeparo) construites au flanc de la montagne face à l’infini bleu, qui vivent des métiers de la mer – pêcheurs, matelots, commerçants…
. Alors, l’Albanais un montagnard plutôt par nécessité que par désir, berger par utilité, bûcheron par opportunité, charbonnier par indigence. A l’image de son pays – « une façade maritime avec un hinterland montagneux » (2), l’Albanais n’est qu’un méditerranéen de nom mais balkanique de corps et d’âme. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici) .
. Quant au pays, bien que le génie humain n’ait cessé de transformer le paysage - alternant l’effort bâtisseur à la rage destructrice, il ressemble à s’y méprendre au territoire des Illyriens, tels qu’il était au temps des premiers Romains et des derniers Byzantins – les mêmes montagnes, rivières ou lacs, les mêmes mers qui baignent la côte. Ce qui a constamment changé est le regard des hommes ou plutôt la place réservée dans cette étrange cosmologie humaine qui classe les civilisations en fonction des points cardinaux : Nord, Sud, Est, Ouest. .
. Inconsciente du fait de vivre sur une sorte de sphère céleste, la sagesse humaine de cet hémisphère a pu toutefois établir l’origine d’une première corrélation entre l’axe Nord – Sud, le climat et le degré de développement de la société humaine : Nord = neige, glace, noir, froid = des tribus barbares ; Sud = soleil, lumière, chaleur = des civilisations rayonnantes. Une telle image se complète au fur et à mesure que le commerce devient un mode d’échange tout aussi important que la guerre au sein des sociétés païennes, voire polythéistes. L’histoire nous fournit l’exemple et les auteurs antiques nous apportent les meilleurs témoignages. Si l’ancienne Égypte aveuglée du rayonnement des pharaons a durablement été épargnée d’une telle vision – peut être car le monde environnant demeurait à l’ombre, la Grèce antique, dominée par le polycentrisme des cités – États autant marchands que guerriers, l’a adopté comme représentation du monde ; sauf que, le Nord sauvage des Grecs commençait à la frontière visible de leurs chères cités. En revanche, la Rome républicaine suivie par celle impériale l’a érigé en valeur quasi universelle : étant le centre du monde, toute la périphérie non-romanisée a été assimilée à un espace barbarisant qui devait être civilisé par tous les moyens. Malgré cela, l’imaginaire humain a toujours manqué de repères tangibles pour s’orienter sur l’autre axe, celui Est – Ouest : le soleil qui se lève sur une montagne – toujours différente, selon l’observateur - ou qui se couche dans la mer – laquelle ? Ceux qui l’ont suivi des yeux n’ont jamais été capables de la nommer. Ce qui ont fait les Arabes, avant d’appeler l’horizon brûlant sous le nom ereb « coucher de soleil » (3). .
. Cette ambiguïté unipersonnelle ne peut être levée qu’avec l’établissement d’un repère intemporel : la religion. En effet, dès que le monde naissant judéo-chrétien a trouvé un pôle spirituel digne du nom, le Constantinople, l’humanité a du souffler un soupir de soulagement. Désormais, on savait que Rome par exemple se trouvait à l’ouest (de Constantinople) et que Jérusalem à l’est. Or, le système n’était pas exempte de vices : il a suffi que Rome s’érige en pôle indépendant pour que désormais tout un pan du monde ancien - Constantinople y compris - soit relégué à l’est. .
. La verticale virtuelle qui a germé au parvis de la cathédrale Saint Pierre constitue la première véritable ligne de démarcation qui a séparé en deux notre vieille Europe : puisque le soleil de l’Église demeure au zénith, tout ce pan de l’ancien monde où jadis il allait se coucher – l’occidens des Romains devient Occident, tandis que l’est - l’oriens demeure Orient. Tout le travail ultérieur constitue d’une part à tracer de nouvelles frontières à l’intérieur de l’espace – départageant les États – et de l’autre, à faire reculer les frontières connues du monde. Ainsi, l’Occident s’étale-t-il encore plus loin à l’Ouest, tandis que l’Orient s’agrandit-il toujours plus à l’Est – avec cette ligne immuable entre les deux qui traverse le temps pour devenir enfin une barrière, voire un rideau de Fer, qui sépare les cultures, les idéologies, les gens. .
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. Ce pays qui nous intéresse tant s’est trouvé tout près de Rome, mais toujours à l’Est. Appartient-il pour autant à l’Orient ? L’histoire peut apporter des éléments de réponse à cette question, la société fournit les autres, la mentalité des gens également éclaire sur ce point tandis que le cadre qui le circonscrit demeure toujours le même. Il appartient à la fois au monde méditerranéen – sa moitié orientale – et à la famille balkanique – le plus occidental de ses membres. Étant un élément de cette communauté de destin – sûrement original et vital mais sans doute impuissant – il a du se plier aux aléas de l’histoire, à la volonté des puissances militaires et économiques de la région. Voici pourquoi la réponse à la question précédente n’a été ni constante ni définitive, il suffit de suivre le fil du temps. Ce pays-là appartenait à l’Occident au temps des Romains, à l’Orient au temps des Byzantins, de nouveau à l’Occident au temps de l’offensive latine des Croisés et sans doute à l’Orient avec l’arrivée des Ottomans. En d’autres termes, depuis les temps antiques, le pays a été pris dans un mouvement cyclique dont la période est faite de siècles. Pour l’historien du pays, il n’y a que la résistance envers l’envahisseur qui demeure l’élément essentiel du peuple, l’ingrédient premier de son âme guerrière. Ce fil rouge traverse le temps et devient sa seconde nature : l’héroïsme populaire constitue la fibre glorieuse de l’être – est c’est avec du sang pur qu’il a teint le fond de son drapeau. Tenant tête aux ennemis, ce peuple a traversé le temps : voici pourquoi il apparaît aujourd’hui avec toutes ses attributions inimitables. .
. Au-delà d’une certaine image autoglorifiant, se profile un autre élément tout aussi essentiel : si la résistance constitue l’effigie à l’avers - la suite logique de l’agression, elle n’a pas pu empêcher ni l’occupation ni l’installation de la machine étrangère qui a toujours œuvré à l’intégration des ressources humaines et matérielles du pays. Après l’agression, la guerre – la vie glorieuse, il a toujours été question de l’occupation, la soumission - la vie tout court. Ainsi donc, la survie de ce peuple comme c’est le cas des autres peuples européens passe avant tout par la cohabitation – voici l’envers de la médaille. Cette magie qui se délivre du tableau inoubliable d’un petit peuple – David – contre l’agresseur monstrueux – Goliath, peut fonctionner uniquement quand la conscience et au premier lieu la subconscience admettent que derrière le jeune berger demeure Dieu lui-même ; d’abord il dicte la conduite, puis il arme la main. A ce point précis la réalité diverge de la légende : notre David finit par embrasser la foi de l’occupant. L’histoire a retenu l’islamisation des Albanais tandis qu’elle a presque oublié que les Illyriens ont abandonné le paganisme pour se convertir dans la religion des Romains, que les derniers illyriens romanisés ont choisi le rite oriental sous l’impulsion des Byzantins, que les Arbër se sont trouvés catholiques sous l’influence des Latins – tout cela bien avant que les Albanais finissent musulmans sous la poussée des Ottomans.
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. Devant les variables fournis par l’histoire (le visage occidental ou oriental, la variété des choix religieux), la géographie détermine la seule constante durant des millénaires : l’appartenance aux Balkans et rien que ce nom fait frémir, tellement il est lourd de sens, tellement est chargé de contradictions (4). Ce « pont » de passage entre l’Occident et l’Orient, ce « carrefour » de chemins n’est rien d’autre que le berceau de la civilisation européenne ; ce « macédoine » de peuples, ce « melting-pot » des cultures constitue le terroir de l’humanité tout entière ; cette « poudrière » de l’Europe, ce « champ clos » des Grandes Puissances est à la fois le miroir d’une certaine mauvaise conscience et le spectre des passions les plus ataviques qui éclairent la nature de l’Homme. Sans les Balkans et sans les Balkaniques, l’Europe n’aurait jamais été ce qu’elle est actuellement.
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. (1) Fernand BRAUDEL – La Méditerranée et le Monde Méditerranéen à l’époque de Philippe II, Éd. Armand Colin, Paris 1986.
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. (2) Gabriel LOUIS-JARAY - Au jeune Royaume d'Albanie (Ce qu'il a été - Ce qu'il est), Hachette et Cie, Paris 1914.
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. (3) Sous ce nom, les Arabes avaient également désigné cette terre lointaine qui s’étale dans cet horizon lointain : les îles égéennes ou encore Rhodes et Chypres. Il s’agit peut être, de la plus plausible des versions de l’origine du nom Europe. Le Zeus des Grecs avait fait mieux : il a enlevé la jeune fille Europe, fille de phénicien Agenor, pour l’emmener en Crète et lui faire faire le terrible Minos. L’Europe des Hellènes serait donc venue d’Asie, ayant des origines noires ! Au-delà de la mythologie, Hérodote d’Halicarnasse, « le père de l’histoire » sait déjà que l’Europe contient – à part ses Grecs – également les Ibères, les Celtes et les Scythes tandis que son Asie englobe la Libye, l’Éthiopie, l’Arabie, l’Assyrie, la Perse et les Indes. On peut se rendre compte que son axe Europe – Asie correspond plutôt à l’axe Nord – Sud que celui Ouest - Est. Les Romains demeurent également des grands géographes mais tout aussi confus sur ce sujet : dans son De Linguæ Latinæ en quinze volumes, Varro Raetinus - « le plus instruit des Romains », depuis son Ier siècle avant notre ère suggère que « la terre a été divisée par les régions du ciel en Asie et Europe. L'Asie s'étend en effet vers le midi et l'Auster, L'Europe vers le septentrion et l'Aquilon ».
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. (4) Predrag MATVEJEVITCH - Contradictions balkaniques, Lettre Internationale, n° 3, Paris, septembre 2000.
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. (Crédit photo: V.Karaj (Krasta-Krau)

vendredi 23 mai 2008

Les routes qui mènent au brasier.

. La côte occidentale de la péninsule Balkanique, dont l’Albanie fait partie, offre – de nord au sud – un paysage presque invariable : une muraille blanche calcaire descendant tout au long des îles dalmates (les monts Dinariques et les Alpes Monténégrines) et qui réapparaît immédiatement après la pointe de Karaburun pour en finir au sud de la Grèce, avec le revêche Péloponnèse. Entre ces deux barrières naturelles, difficilement franchissables, le littoral sablonneux albanais – de Shkodër à Vlorë – représente une magnifique ouverture, la seule porte qui permet d’aborder les Balkans de l’Ouest à l’Est. .
. Depuis la basse Antiquité cette porte fut franchie régulièrement de part à l’autre par tous les conquérants : des légions Romaines au IIIè - IIè siècles av. J.-C. pour regagner la Macédoine et la Thrace, des armées de Byzance à partir de VII siècle apr. J.-C. pour aller en Italie, des Sarrasins et autres Arabes pour pénétrer dans les profondeurs de la péninsule, des Bulgares de Syméon à Xème siècle qui rêvaient de toucher les côtes adriatiques, des Normands de Sicile et autres Croisés durant les XIè et XIIè siècles pour conquérir l’Orient, des marchands Vénitiens pour écouler leurs marchandises vers l’hinterland, des hordes Ottomans pour briser la résistance albanaise et menacer les côtes italiennes. Dans une époque beaucoup plus récente, d’autres passants et occupants franchirent cette porte : les armées alliées de l’Entente pour contrer les forces de la Triple Alliance, l’armée défaite serbe pour aller se réfugier à Corfou, les divisions fascistes de Duce pour occuper l’Albanie et attaquer la Grèce… . La frange marécageuse et déserte qui longeait jadis la côte présente au moins trois points d’encrage sûr, bien protégés par rapport aux vents du nord et du sud : Shëngjin (Sain Jean) – le port de Lezhë – dans la baie de Drin, Durrës dans le golfe portant le même nom, ainsi que Vlorë, au fond du golfe homonyme (1). De ces villes partent les plus grandes routes transversales de la péninsule, remontant les rares passages qui s’ouvrent au milieu du rempart montagneux albanais. .
. La plus ancienne – et la plus connue – entre elles est la via Egnatia. Cette fameuse voie militaire et commerciale fut construite par les Romains ; elle devait relier le port de Dyrrachium (Durrës) à Heraclea (Bitola), finissant à Thessalonique et plus loin encore, à Byzance (plus tard Constantinople). Cette chaussée dallée, dont des restes sont visibles encore aujourd’hui, serpente dans la plaine occidentale vers la petite ville de Rrogozhinë, à la rencontre de la rivière Shkumbin dont elle remonte la source. La voie s’enfonce graduellement dans la vallée du moyen Shkumbin, gravissant les terrasses de Librazhd et continuant ainsi jusqu’au Qukës. Des pilons et des arches d’anciens ponts romains et turcs y sont éparpillés, les mêmes que le voyageur de début du siècle les a vus (2). S’appuyant sur les premières pentes de Mokër, la via Egnatia dévie sur Përrenjës pour franchir, enfin, le premier vrai obstacle de Qafa e Thanës (col du Cornouiller) de 926 mètres. En contrebas, s’ouvre une vue imparable : celle du lac ovale d’Ohrid, qui elle le contourne par le nord, vers Strugë et Ohrid, après avoir traversée la frontière entre l’Albanie et la Macédoine. . De Ohrid, la route remonte une deuxième muraille - celle de Istrok - dans laquelle s’ouvre un col à 1180 mètres, pour retomber dans le bassin du lac de Prespë et passer par Resen. Enfin, une troisième chaîne lui offre un passage à 1158 mètres, avant qu’elle rentre dans la ville de Bitola. Dès lors, le passage devient plus facile : suivant la plaine de Pélagonia - après le passage de la frontière entre la Macédoine et la Grèce - la route s’oriente vers l’Est, laissant à coté la ville de Florina. Puis, elle contourne le lac Vegoritis et traverse Edessa - déjà dans la plaine – avant de rentrer dans Thessalonique.
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. La via Egnatia fut la plus importante des routes terrestres marchandes de la péninsule balkanique durant des siècles. Sa partie orientale étant entretenue par les Ottomans, la partie occidentale albanaise fut partiellement réparée par les Italiens durant le début du vingtième siècle. Puis, elle cessa de fonctionner dans son intégralité durant plus d’un demi-siècle, quand le rideau de fer tomba entre les voisins balkaniques. Cependant, elle demeura le couloir le plus important Ouest – Est au niveau local, reliant la côte Adriatique avec la région des lacs orientaux par le biais d’une route nationale et d’une voie de chemin de fer. Elle assure la communication entre l'Albanie et la Macédoine par un poste frontière sur les hauteurs du lac de Ohrid, tandis que son prolongement naturel désert le haut bassin de Korçë et, à travers la poste frontière de Kapshticë, débouche sur Florina, en Grèce. Des projets interbalkaniques en cours, visent à faire renaître l’ancienne liaison, afin de construire l’autoroute des Balkans qui doit poursuivre le tracé antique de la via Egnatia. (Pour lire le texte en entier - cliquer ici) .
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. Les bouleversements géopolitiques dans les Balkans, survenus au cours de XIIIè - XIVè siècle, et la montée en puissance des Républiques maritimes de Venise et de Raguse dans cette partie de la Méditerranée, poussèrent les marchands italiens à la recherche de nouvelles routes vers la Macédoine, plus courtes et surtout moins dangereuses. Or, de point de vue vénitien, la traversée du pays catholique albanais (Mirditë) donnait cette assurance relative de parcourir un territoire « allié », poursuivant une route peut être moins célèbre mais aussi ancienne qu’Egnatia : la via di Zenta. Cette voie non carrossable reliait jadis Scodra (Shkodër) et Lissus (Lezhë) à Ulpiana (l’actuel Liplian au Kosovë). . Débarquées dans les ports de Ulqin sur la côte dalmate, de Obot sur la rivière Bunë et de Shëngjin (Saint Jean) près de Lezhë, les marchandises convergeaient tout naturellement vers la ville de Shkodër, grand centre septentrional du pays et place forte vénitienne durant plusieurs siècles. De là, les caravanes descendaient dans la plaine de Zadrimë pour s’enfoncer dans la vallée du Vig, tournant ainsi par le sud les monts de Kushnen et de Tërbun, afin de rejoindre la vallée ouverte de Fani i Madh (Grand Fani). Puis, la vieille piste remonte la rivière pratiquement jusqu’à sa source, traversant ainsi tout le pays de Mirditë de bas en haut, pour ensuite escalader le seul passage praticable vers l’est : Qafa e Malit (le col de la Montagne) de seulement 964 mètres. De l’autre coté, au fond des gorges, elle rencontre la vallée du Drin. Cette vallée d’une longueur d’environ 100 kilomètres entre Shkodër et Kukës, étranglée entre le pays de Mirditë et le pays de Dukagjin, a toujours eu la réputation d’être presque inabordable, d’où le grand détour vers le sud de la voie de Zenta. A ce point de parcours, laissant de coté le couloir du Drin Noir (3), elle préfère la vallée commode du Drin Blanc pour atteindre la ville de Prizren, à l’extrême sud du plateau de Dukagjin (le Métohie des Serbes). Désormais d’une facture beaucoup plus facile, la voie de Zenta parcourt cette partie de plateau pour traverser Suharekë, puis un col de 912 mètres lui permet l’accès de Shtimlje, dernier arrêt avant de descendre au Kosovo Polje et de rejoindre enfin Ulpiana. Empruntant la défilée de Kaçanik qui mène à Skopje, la voie rejoint la grande chaussée transversale Morava – Vardar qui relit Belgrade à Thessalonique. .
. La voie de Zenta a permis aux Serbes en 1912, de contourner cette grande barrière naturelle de Malësija e Madhe et de Dukagjin, afin d’atteindre la mer Adriatique, enlevant Shkodër – une ville tant convoitée par cette nation. Jusqu’aux dernières années, la voie de Zenta avait perdu presque tout intérêt, malgré d’évidents avantages techniques qu’elle représente par rapport à la via Egnatia (4). La principale raison est sans doute le fait qu’elle traverse la région de Kosovë, cette pomme de discorde entre les Etats indépendants albanais et yougoslave. La communication entre les deux pays se fait par le poste frontalier de Morina, rendu tristement célèbre durant le conflit du Kosovë par le passage de ces dizaines de milliers de réfugiés kosovars qui fuiaient l’épuration ethnique pour se masser dans la ville de Kukës. Le seul tronçon praticable de la partie albanaise de Zenta est jusqu’au présent celui entre Fushë Arrëz dans les hauteurs de Mirditë et Rubik, sur le bas Fani, qui sert à acheminer le bois des forêts et le minerai de cuivre vers les industries situées dans la plaine. Le nouveau statut international de Kosovë a suscité un réel regain d’intérêt pour cette voie ancienne car elle représente l’unique débouchée maritime de l’ex-province qui traverse une espace exclusivement albanais. Les projets d’une voie rapide Prishtina – Durrës sont en cours. .
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. Tout comme Durrës et Shkodër, Vlorë, la grande ville portuaire du sud de pays, eut également le droit d’être le point de départ d’une ancienne route qui avait la particularité de longer la côte Ionienne, traversant entièrement l’Epire au lieu de s’enfoncer à l’intérieur de la péninsule. Cette route, faite par les Romains, était destinée aux fins militaires ; quelques siècles plus tard sous les Ottomans, elle dût sa renommée de voie marchande au développement de la ville de Jannina. . La vallée de Vjosë lui offre un passage aisé au moins jusqu’au Tepelenë, car ensuite la remontée de cette rivière - passant par Këlcyrë et Përmet - mène nulle part, autrement dit à Zagoria, au milieu de la chaîne du Pinde. Ainsi naturellement, elle change de direction, choisissant le passage tout autant aisée par la vallée de Drino qui se prolonge dans le pays de Dropull. Laissant à sa droite la ville de Gjirokastër, construite sur le flanc de Mali i Gjerë (la Montagne Large), et à sa gauche la petite ville de Libohovë, bâti sur le flanc opposé, elle se rapproche de la frontière entre la Grèce et l’Albanie, qui la franchit au poste de Kakavia. A ce point du trajet, la route quitte la vallée pour franchir un premier col de 420 mètres, sur les hauteurs de la ville de Dhelvinakion, puis un second col, avant de descendre dans le bassin du lac de Janina et de rentrer dans la ville du même nom. Le tracé antique continuait vers le sud, menant à une ville désormais disparue – Nicopolis - à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Préveza (5).
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. La position géographique très favorable de Vlorë permet d’établir une communication facile avec l’intérieur du pays, via Kuçovë. Entre les deux villes, situées toutes deux dans la plaine occidentale, il n’y a aucun obstacle naturel et la route, d’une longueur de 61 kilomètres, passe par Fier avant d’entrer au plus ancien champ pétrolier de l’Albanie. Suivant le cours inférieur de Devoll, le trajet de 44 kilomètres mène au pays de Sulovë, au Gramsh. Ici, on rentre dans un canyon long de 53 kilomètres qui conduit au haut bassin de Korçë et plus loin encore, en Grèce. Cette route, utilisée par les Bulgares du temps de roi Simeon (915 – 916) afin de rejoindre les côtes adriatiques ainsi que par les Ottomans au XVème siècle pour enlever Berat, fut redécouverte et refaite par les Italiens en 1940, permettant le mouvement des troupes durant la campagne contre la Grèce. Depuis ce temps, elle fut presque désertée, ayant un usage très réduit et une destination essentiellement militaire.
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. (1) Une quatrième baie, celle de Sarandë (les Quarante Saints - Santi Quaranti), offre un abri sûr en face de l’île de Corfou. Et c’est justement l’île en face, estimé depuis l’aube des temps comme la clé de l’Adriatique qui a jeté son ombre sur la côte albanaise et la baie. D’autant plus que le port de Sarandë doit se confronter avec une autre difficulté infranchissable : la communication avec l’intérieur du pays albanais est difficile et sans grand intérêt économique.
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. (2) Jacques ANCEL - Peuples et nations des Balkans, ibid.
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. (3) La vallée du Drin Noir, cette étroite défilée de plus de cent kilomètres, constitue une route naturelle de communication verticale entre le bassin de Ohrid et l’Albanie du Nord. Elle fut souvent utilisée par les armées Ottomanes qui, venant de Macédoine, traversaient le pays de Gollobordë puis celui de Martanesh par le Qafa e Buallit (col de Buffle) pour descendre dans la vallée de Mat et rejoindre la plaine occidentale.
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. (4) L’ancienne voie de Zenta parcourt environ 250 kilomètres entre Shkodër et Skopje - son lieu de rencontre avec la chaussée Morava – Vardar, dont 127 à l’intérieur de l’Albanie. A cette distance il faut ajouter encore 215 kilomètres d’autoroute entre Skopje et Thessalonique. En revanche, la via Egnatia parcourt 382 kilomètres entre Durrës et Thessalonique dans un terrain beaucoup plus difficile, dont 130 à l’intérieur de l’Albanie.
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. (5) La route Vlorë – Janina est de 169 kilomètres, dont 113 à l’intérieur des frontières de l’Albanie. Pour continuer jusqu’à Préveza, il faut parcourir encore 95 kilomètres d’une route assez confortable, passant essentiellement dans la plaine.

jeudi 22 mai 2008

Les reflets de l’eau.

. Toute cette eau qui tombe du ciel va inévitablement nourrir la nappe phréatique ainsi que pour alimenter les cours d’eau et les rivières du pays, autrement dit le réseau hydrographique. Or, reflétant le climat et la structure géologique du terrain, l’hydrographie se caractérise par l’irrégularité des crues et l’instabilité de l’écoulement. Le réseau hydrographique demeure exceptionnellement riche car, non seulement la totalité des précipitations qui tombent en Albanie est drainée par les rivières locales, sans quitter le pays, mais il recueille également l’eau des régions limitrophes. Ainsi dans le Nord, seulement une ou deux menues rivières quittent le territoire national, traversant la frontière yougoslave. Également au Sud, seulement un cours d’eau insignifiant coule vers la Grèce. En revanche, puisque la ligne de partage d’eau se trouve loin à l’Est, dans les profondeurs des territoires yougoslaves et grecs, l’Albanie reçoit une masse considérable d’eau par le réseau hydrographique de ses proches voisins. Il suffit de dire que la surface totale du bassin hydrographique est de 43.300 km2 soit 1,5 fois le territoire national. . Les rivières sont relativement courtes, la plus longue de toutes étant Drin qui s’étale sur 258 kilomètres. En revanche, la densité moyenne du réseau hydrographique est assez élevée : 1,4 km/km2. Les valeurs les plus importantes proviennent des zones qui allient une haute valeur de l’imperméabilité des sols (roches magmatiques, flyschs et molasses argileuses), des pentes importantes du relief et de grandes intensités de précipitations. Ainsi, le bassin de Mat arrive en tête avec 3,4 km/km2, suivi de Seman (2,5 km/km2) et d’Erzen (2,1 km/km2). Dans l’autre coté de l’échelle se trouve Drin, sûrement à cause de son passage au milieu des roches calcaires de Dukagjin et des Alpes qui favorisent les infiltrations et la migration d’eau vers les nappes souterraines.
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. Le fait que les précipitations touchent principalement la partie élevée du relief et leur irrégularité saisonnière marquent la caractéristique de presque tous les cours d’eau du pays et limitent leur valeur économique (1). Les rivières provoquent l’érosion du terrain montagneux à des échelles cent fois supérieures par rapport à la moyenne européenne et elles transportent une masse considérable de sédiments qui se dépose dans les plaines côtières, contribuant à leur extension. Durant l’été, quand la sécheresse se sent et l’irrigation de la terre devient nécessaire, les rivières manquent d’eau et elles deviennent de simples cours d’eau. Toutefois, un gros orage d’été suffit pour qu’elles deviennent violentes et incontrôlables.
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. Aucune des rivières n'est navigable, la seule exception étant Bunë. Cette rivière toute particulière, d’une longueur seulement de 40 kilomètres, relit le lac de Shkodër à la mer Adriatique, permettant la navigation des petites embarcations. Par rapport à l’immuabilité de leur cours d’eau durant la traversée des massifs montagneux, les rivières albanaises changent constamment leurs cours traversant les plaines côtières, gaspillant plus de terre fertile qu’elles créent.
. À l’exception de Drini i Zi, qui coule vers le Nord, traversant presque toute la partie orientale du pays avant de tourner vers l’ouest et de se verser à l’Adriatique, la totalité des rivières et des cours d’eau dans la partie nord et est du pays courent joyeusement vers l’ouest. Le passage vers la mer se fait à travers les massifs montagneux, creusant des vallées profondes au lieu de les contourner. Ce phénomène, géologiquement impossible en apparence, provient du fait que les plateaux intérieurs à l’origine étaient assez élevés et presque plats et que les cours d’eau se sont créés presque en même temps (2). La compression, le pliage et, enfin, l’abaissement des plateaux est advenu plus tard. Ce processus géologique dans la plupart des cas était assez rapide pour obstruer l’écoulement des cours d’eau durant une période, favorisant la création de lacs intérieurs. Ces lacs ont existé jusqu’à ce que les lits primitifs des cours d’eau soient devenus importants pour pouvoir drainer l’eau vers la mer et que la masse de sédiment transporté vers ces lacs ait eu le temps de les colmater. Apparemment, le pliage du relief des plateaux n’a pas été si violent pour pouvoir obliger les cours d’eau de changer radicalement la direction vers d’autres issues. L’existence des bassins intérieurs, tels que celui de Korçë, de Përrenjës ou de Peshkopi, meublés de terre fertile, est un phénomène typique du relief albanais. Aux endroits où l’abaissement du terrain était déjà très important, les lacs ont perduré jusqu’à nos jours tels que celui d’Ohrid ou celui de Prespë. (pour lire le texte en entier - cliquer ici) . Les trois lacs orientaux de l’Albanie, le lac Ohrid, le lac Prespë e Madhe (Grande Prespa) et Prespë e vogël (Petite Prespa), se trouvent dans une région frontalière, assez élevée – entre 700 et 850 mètres du niveau de la mer - mais très pittoresque. Le terrain environnant est plat et fertile, créant de conditions de vie très agréables – bien meilleures que d’autres parties du pays, pourtant beaucoup plus denses. Aucun de ses lacs n’appartient entièrement à l’Albanie : Le lac Ohrid (36.800 ha) est départagé entre l’Albanie, qui possède environ un tiers (9.700 ha) et l’ancienne république yougoslave de Macédoine qui détient les autres deux-tiers. Le lac Prespë e Madhe (28.500 ha d’une profondeur de 36 mètres ) est départagé entre l’Albanie (10.000 ha), la Macédoine et la Grèce et, enfin, 800 hectares de Prespë e Vogël, sur un total de 4.800 ha, se trouvent en Albanie, le reste revenant à la Grèce. L’ensemble des lacs Ohrid et Prespë représente le système écologique le plus intéressant et le plus important du pays. Leur nature tectonique qui engendre une profondeur de plus de 290 mètres pour le lac Ohrid, leur système souterrain de communication, la qualité exceptionnelle de l’eau sans cesse renouvelée, leur faune et leur flore remarquable, réunissant le pélican blanc et la grue cendrée, la grande et la petite truite du lac (korani et belushka), la grande perche et la carpe, l’éponge ronde et l’écrevisse verte déterminent le caractère unique de cet ensemble hydrique dans les Balkans et en Europe. Le plus grand lac du pays est sans doute celui de Shkodër. D’origine fluviale et alimenté en continu par les rivières Kir et Moraça et partiellement par Drin, il ne dépasse pas les 10 mètres de profondeur en moyenne. Les fortes variations saisonnières de niveau font que la surface de cette large étendue d’eau dont seulement 40% (14.900 hectares) appartient à l’Albanie, varie de simple au double, passant de 36.800 ha en plein été à 54.000 ha en printemps. Parmi les espèces animales les plus répandues, notons la carpe, la grande alose et l’anguille, le grèbe ou encore le cormoran nain.
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. A plusieurs titres, Drin mérite la première place parmi l’ensemble des rivières du pays. Son principal affluent, Drini i Zi (5.885 km2 de bassin versant) prend source au lac d’Ohrid et, après une course de quarante kilomètres sur le territoire macédonien, traverse la frontière albanaise pour effectuer une bonne centaine de kilomètres de chemin et pour déverser ses 118 m3/s dans le lac de Fierzë. Ce lac, crée pour les besoins énergétiques, retient également les eaux de l’autre affluent Drini i Bardhë - le Beli Drin des Serbes qui prend sa source dans les montagnes de Zhlebit, à Sandjak. Après avoir couru environ 140 kilomètres en territoire monténégrin et du Kosovë et retenu plusieurs affluents mineurs sur 5.000 km2 de bassin, le Drin Blanc entre en Albanie avec ses 68 m3/s. La suite est tout aussi passionnante : quittant le lac de Fierzë (3) qui a inondé une bonne partie de l’ancien cours de la rivière, Drin tout court parcourt encore une petite cinquantaine de kilomètres et se déverse sur le second lac de Koman, un autre énorme réservoir d’eau pour les besoins énergétiques, et dès qu’il sort des turbines de Koman, il tombe sur un troisième réservoir, celui de Vau i Dejës. En quittant enfin ce troisième lac et dernier lac, Drin s’approche de la ville de Shkodër où il se métamorphose : la plus grande partie de ses eaux part pour rejoindre une autre rivière, Buna, qui quitte le lac de Shkodër pour se déverser dans l’Adriatique. Le reste, quelques dizaines de mètres cubes, suit son ancien lit qui serpente près de Lezhë et qui rejoint enfin la mer, à coté du port de Shëngjin. Au total, cela fait un bassin versant de 19.600 km2 et un débit de 680 m3/s, dont 320 pour la rivière Buna. Ce débit est le fruit d’un régime nivo-pluvial, avec deux maximums : le premier en décembre – correspondant au maximum des précipitations pluviales, et le second en printemps, en mars – correspondant à la fonte des neiges.
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. Son unique « concurrent » plus au moins digne dans la partie septentrionale du pays est la rivière Mat. Elle prend sa source dans le massif enneigé du Martanesh et se faufile dans d’innombrables gorges étroites, avant de ramasser les eaux d’un bassin de 2.500 km2 et de se déverser dans le lac artificiel d’Ulzë, pour produire de l’énergie électrique. Dès lors qu’elle quitte ce lac, Mati reçoit son principal affluent Fani (le Grand et le Petit Fani – 1.100 km2 de bassin) qui descend des montagnes de Mirditë et rejoint la plaine occidentale, avant de finir sa course en Adriatique. Enfin, Mat possède un débit moyen annuel de 103 m3/s qui se réduit à son dixième durant le mois d’août, et d’une longueur de 144 km (4).
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. Le pays est presque coupé en deux par la rivière Shkumbin qui prend sa source dans les montagnes de Mokër. D’un bassin hydrique de 2.500 km2, elle passe d’à coté de Librazhd et d’Elbasan puis, détournant par le sud la ville de Rrogozhinë, et finit sa course de 180 kilomètres dans l’Adriatique où elle ramène en moyenne 60 m3/s. . Plus au Sud, une autre importante rivière, le Seman, coule sur la plaine de Myzeqe. Elle naît en effet près de Kuçovë, après la jonction des deux affluents : le Osum qui descend des profondeurs de Skrapar - après avoir parcouru 161 km et après avoir cumulé ses 32 m3/s dans son bassin de 2073 km2, et de Devoll qui vient de plus loin encore – des montagnes de Moravë, à l’est de Korçë. Après une course de 196 kilomètres dans les gorges de Gramsh et de Sulovë, ce dernier apporte ses 50 m3/s à son successeur de Seman qui durant l’été devient l’ombre de lui-même car il perd quinze fois son débit de mars.
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. Le dernier représentant de la famille est la rivière Vjosë, la deuxième du pays par ses caractéristiques. Elle vient de très loin, plus exactement du massif de Zagorion qui se trouve en Grèce. Là-bas, le fleuve ramasse les eaux d’un large bassin de 2.400 km2 et traverse la frontière albanaise près de Leskovik. D’une longueur totale de 272 km et d’un bassin total de 6.360 km2, il recueille plusieurs affluents comme le Drino de Gjirokastër ou encore la Shushicë, descendant les montagnes de Kurvelesh. Sa course tranquille finit dans l’Adriatique, à quelques kilomètres au nord de Vlorë où il apporte en moyenne ses 195 m3/s. . Toutes ces rivières, sans exception, sont de très gros transporteurs des sédiments qui les charrient à la mer, contribuant ainsi à l’agrandissement de la plaine occidentale dont ils sont les principaux dépositaires.
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. (1) Pour le géographe, les rivières balkaniques font partie de ces obstacles que la nature a dressé pour éprouver le génie humain : « Que tirer de ces torrents fous ou gueux, avec les eaux furibondes, cailloux, graviers et sables, ou rétrécis en un mince filet paresseux entre les galets arrondis ? ». Voir : Jacques ANCEL – ibid. cité.
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. (2) Voir : Raymond ZICKEL & Walter R.. IWASKIW (ed.) - Albania: A Country Study, Washington, DC: Library of Congress, Federal Research Division. 1994.
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. (3) Le lac artificiel de Fierzë est retenu par une digue de 170 mètres de haut. Il fait une surface de 72.500 hectares et contient 2.7 km3 d’eau.
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. (4) Deux autres rivières de moindre importance partagent l’espace centrale du pays jusqu’aux abords de Tiranë : Ishmi et Erzen. D’un bassin commun de 1.450 km2, ils prennent source dans le massif qui surplombe les villes de Tiranë et de Krujë et serpentent sur la plaine occidentale durant quelques dizaines de kilomètres avant de finir comme tous les autres en Adriatique, où ils ramènent un débit moyen annuel de 21 m3/s.

mercredi 21 mai 2008

Les lueurs du ciel.

. Avec sa côte baignée par les eaux des mers Adriatique et Ionien, ses massifs montagneux dont la hauteur maximale accède facilement 2.300 – 2.700 mètres - adossés à la masse des monts et des plateaux des Balkans, le pays offre de très forts gradients thermiques et pluviométriques. En d’autres termes, il représente un grand nombre de régions climatiques, peut être excessif par rapport à sa taille : le climat typiquement méditerranéen du littoral (hiver doux et humide, été chaud et sec) devient quasiment continental au centre (hiver froid et été frais) et alpin à l’extrême nord (hiver long et neigeux, été court et presque froid). .
. Toutefois, les valeurs thermiques moyennes demeurent relativement hautes : la température moyenne annuelle est de 7,5° au nord et de 18° sur la côte ionienne. En janvier, la moyenne se situe autour de –3° dans la partie septentrionale et autour de 10° sur la côte, tandis qu’en juillet ces moyennes sont respectivement 16° et 25°. Or, les extremums des températures sont très importants : le maximum absolu avoisine les 40° pour les régions centrales (Burrel) et de 44° sur la plaine (Kuçovë) tandis que le minimum absolu est de –26° à Korçë et à seulement –5° à Sarandë (1). Tandis que les basses températures de l’hiver dans les massifs montagneux ou sur les plateaux sont causées par la pénétration des masses d’air d’origine continentale qui dominent le temps des Balkans et de l’Europe de l’Est durant cette époque de l’année, les fluctuations thermiques journalières à l’intérieur du pays sont plutôt fonction de l’élévation du terrain ainsi qu’au gradient de températures entre la terre et la mer proche.
. Quant aux régions méridionales, elles demeurent fortement influencées par l’activité cyclonique du Sud méditerranéen qui amène des masses d’air d’origine tropicale ou subtropicale. Cela explique le fait que nos régions soient marquées de très forts contrastes de températures – peut être, les plus marquées du monde entier. Au niveau local, les bassins intérieurs et dans les hautes vallées enregistrent en été des journées très chaudes et des nuits fraîches, voire froides. .
. Il est évident que l’existence de tels gradients et la proximité immédiate de la mer gênèrent des vents dominants. Ceux de l’été, chauds, secs et violents - venant du sud-ouest méditerranéen, sont appelés juga (l’équivalent de l’autan blanc) à Korçë et à Gjirokastër ; ceux de la fin de printemps, également chauds et secs - venant toujours du sud, sont appelés shiroku (sirocco) à Myzeqe ; celui de l’automne tardif, froid, sec et très violent – venant du nord-est est connu sous le nom de murlani (mæstrale - mistral) à Shkodër ; enfin, celui de l’hiver, également froid et sec, venant du nord et qui porte bien son nom veriu (vent du nord – tramontana). .
. Les précipitations demeurent importantes dans l’ensemble du pays et irrégulières, selon le relief et les régions. Leur distribution est toutefois typiquement méditerranéenne, avec un maximum en hiver et un minimum en été. Ils sont le résultat d’une convergence des masses d’air provenant de la mer Méditerranée et des masses d’air continentales, qui se rencontrent fréquemment sur les hauteurs du terrain. Ceci explique l’abondance des précipitations sur le relief dans les parties septentrionales et centrales du pays. Des courants d’air chaud verticaux d’origine marine sont à l’origine d’orages parfois violents, accompagnés localement de vents forts, de pluies torrentielles et des éclairs puissants. L’affaiblissement de la masse d’air continentale facilite la pénétration de l’air humide méditerranéen et par conséquent, les précipitations s’étalent à l’intérieur du pays. Dans le cas contraire, les précipitations se concentrent sur la côte et les parties basses du relief. Ce scénario typiquement hivernal est associé à un abaissement des températures locales, qui parfois atteignent des valeurs négatives. Le gel, quoique assez rare dans les plaines côtières - quelques jours par an durant le mois de janvier, peut toucher les oliveraies ou les orangeraies, obligeant les cultivateurs de soigner l’orientation des plantations sur les versants sud ou sud - ouest, malgré des températures hivernales assez élevées.
. En revanche, dans les régions centrales et septentrionales, le gel est présent sur 140 jours/an, dans une période allant de novembre en mars, voire avril.
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. Quant aux hauteurs des précipitations, elles atteignent une moyenne plus qu’honorable, plaçant l’Albanie dans le groupe des pays bénis par les Dieux. La valeur annuelle varie de 800 à 900 millimètres pour la région de Korçë et Kolonjë, au sud-est, et de 2.000 à 2.100 millimètres pour la région de Shkodër et de Pukë, au nord, la moyenne annuelle enregistrée au niveau du pays étant de 1.480 millimètres. Les régions les plus humides sont celles des Alpes du Nord, la moyenne annuelle dans l’altitude étant de 3.000 à 3.500 millimètres (2). .
. Malgré la pluie et la neige, l’Albanie, comme d’autres pays du bassin Méditerranéen, se caractérise par un nombre important de jours ensoleillés. Le soleil brille entre 2.000 et 2.800 heures par an, surtout durant l’été. Traduit en quantité d’énergie solaire reçue sur un mètre carré, cela donne une moyenne nationale qui varie entre 2.000 et 2.200 kWh.
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. (1) Des écarts très importants affectent également les parties intérieures septentrionales et méridionales du pays ainsi que les extrémités de la plaine occidentale : à Tropojë (+36,5°; - 18,5°) ou à Kukës (+ 39,5°; - 21°) ; à Çorovodë (+ 42°; - 13,5°) ou à Ersekë (+ 35°, - 20°) ; à Shkodër (+ 40°, - 13°) ou encore à Tepelenë (+ 41°, -10°). Voir sur le sujet : Agim SELENICA, Marc MORELL (éd.) – Les Ressources en Eau en Albanie, doc. Provisoire, Montpellier déc. 2000.
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. (2) Quant au maximum absolu des précipitations durant 24 heures, la localité de Bogë dans les Alpes détient la palme avec 420 mm. D’autres villes et centre habitées ont également connu de telles averses : Pukë avec 204 mm, Shkodër 135 mm, Bajram Curri et Burrel 148 mm, Tiranë 112 mm, Çorovodë et Përmet 136 mm, ou encore Tepelenë 110 mm. Voir : Agim SELENICA, Marc MORELL (éd.) – ibid. cité.

lundi 19 mai 2008

Les couleurs de la terre.

Le premier qualificatif qui vient à l’esprit quand on parle de ce pays est celui de montagneux. C’est l’impression de tous ceux qui l’ont observé d’un hublot d’avion mais surtout des voyageurs qui l’ont traversé à pied ou à dos de mule. Il suffit de regarder les statistiques : seulement un petit quart (23.5%) du territoire se trouve en dessous de 200 mètres d’altitude – la plaine alluviale occidentale ainsi que les parties inférieures des vallées des rivières ; une grosse moitié s’étale entre 200 et 1.000 mètres d’altitude – moyennes et grosses collines, vallées de la partie moyenne et haute des rivières, des plaines perchées de toutes tailles, les versants bas des montagnes ; le dernier quart (27%) culmine au-dessus de 1.000 mètres –flancs des montagnes, des pentes très raides et des pics rocheux.
D’emblée, le ton et l’accord de base sont donnés : qui dit montagne et relief, dit également difficulté de communication, manque de routes, enfin isolement et fractionnement social. D’autre part, au niveau d’une société qui traditionnellement a survécu grâce à l’agriculture et à l’élevage, l’existence d’un tel terrain impose de sévères contraintes : peu de terres labourables, des parcelles à taille réduites, des sols à compositions et à structures variables dont les dispositions en pente limitent l’intervention humaine… Rien d’étonnant si l’élevage prédomine sur l’agriculture, si cette dernière s’oriente plutôt vers les cultures indigènes, si les rendements sont faibles, si l’arboriculture devient prépondérante dans la partie intérieure du pays et si les cultures potagères sont dominantes dans la plaine.
. (pour lire le texte en entier - cliquer ici)
Cette plaine alluviale qui longe la côte reçoit des précipitations saisonnières ; elle demeure médiocrement drainée et, selon les saisons, elle souffre soit de la sécheresse soit par des inondations. Les terres arables qui la composent sont d’une qualité qui n’a jamais été supérieure. Malgré son accessibilité et les facilités de transport propres à une plaine, elle n’est pas pour autant aussi hospitalière qu’on puisse croire – il suffit de penser à ses innombrables étangs de jadis, à ses nuages de moustiques, au malaria…
. La qualité du sol s’améliore sensiblement en remontant les étroites vallées des rivières, telles que Drin, Mat ou encore Shkumbin. Elle est franchement meilleure dans les bassins intérieurs telle que la région des lacs d’Ohrid et de Prespë, la « plaine » alluvionnaire de Peshkopi ou le plateau de Korçë, toujours entourés des montagnes. Et pourtant, l’homme n’a jamais cessé de mettre en valeur les collines moyennement élevées, séparant la plaine littorale des massifs montagneux intérieurs. Il n’avait pas de choix d’ailleurs car, les deux tiers de la superficie agricole s’y trouve : or, si les collines basses à sols terrigènes sont largement mises sous cultures céréalières, les collines calcaires à forte pente et d’épaisseur de sol faible servent principalement à l’arboriculture. Tous ces milieux ont besoin d’une protection accrue face à l’érosion importante, d’où le recours fréquent aux terrasses (30% des terrains en pente). . D’un point de vue physico-géographique, le pays peut être découpé en quatre grandes zones (1)
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- Le Nord montagneux (10% du territoire). Ce formidable amas de montagnes grises – les Alpes albanaises - principalement calcaires avec quelques filons terrigènes ou encore magmatiques, peut être considéré comme une extension des Alpes Dinariques, et plus exactement du plateau calcaire monténégrin. Beaucoup plus abruptes que le reste du plateau, elles culminent au centre avec le pic de Radohima (2.570 m) et le pic de Jezerca (2.694 m) pour ensuite s’abaisser vers la périphérie. Profondément labourées par l’activité des glaciers quaternaires, elles amassent de grandes quantités de neige et de glace en hiver qui se traduit par de grandes réserves d’eau. Ces quelques petites rivières qui les traversent, telles que Shalë ou Valbonë, transportent de grandes quantités d’eau en printemps ou été dans de vallées profondes et étroites. Par contraste avec la nudité grise des rocs, le versant occidental de ce massif est boisé et constitue le parc naturel de conifères de Theth (4.500 hectares qui se situent de 1.200 à 2.400 mètres d’altitude) dans le creux d’une ancienne glacière. Les représentants de la faune des Alpes sont les bouquetins et les chamois, l’aigle royal et le gypaète mais aussi l’ours brun et le lynx. .
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- Le Massif Central albanais (47% du territoire national) est constitué d’une série continue d’élévations montagneuses arrondies, mais aussi de pics et de pentes parfois abruptes, qui commencent à se lever juste en face de la mer Adriatique pour finir au-delà des frontières, au Kosovë, en Macédoine voire en Grèce. Ici prédomine la serpentine, ce silicate de magnésium contenu dans les roches métamorphiques de couleur vert sombre, alternée souvent avec le calcaire et la roche magmatique. Pratiquement toutes les richesses minérales de l’Albanie se trouvent dans ce massif montagneux : des gisements de cuivre ou de pyrite - accompagné d’un peu d’or et d’argent, de chrome, de fer et de nickel, ce dernier accompagné de cobalt. Ce massif traverse pratiquement tout le pays, il s’étend des Alpes du nord jusqu’à la frontière grecque, au sud de Korçë, se reliant avec le massif grec de Pinde. La partie la plus âpre se trouve au Nord : le massif de Mirditë, vert par son sol, vert par sa forêt épaisse – le principal réservoir des minerais de cuivre. Plus au sud, entre Drin et Mat, se trouve la région de Martanesh qui culmine à 1.873 mètres, avec Kaptina e Martaneshit. Le sol s’assombrit d’avantage – c’est le royaume du chrome et ses dérivés, avec Bulqizë – le plus gros complexe minier du pays. Au pied de cette partie du massif – de part et l’autre de la rivière Shkumbin - se trouvent les régions de Çermenikë, de Shpat et Polis, d’élévation modérée, avec quelques rares pics autour de 2.000 mètres d’altitude. Ici serpente la plus célèbre ligne séismique du pays, secoué à maintes reprises par de violentes tremblements telluriques. Dans le haut bassin de la rivière Shkumbin, la terre devient rouge sombre : entre le mont Shebenik et la dépression de Mokër avec ses molasses sablo-argileuses - en passant par le Guri i Kuq (la Pierre Rouge) - c’est le paradis du fer et de ses minéraux, exploités à ciel ouvert. Encore plus au sud, entrecoupés par des profondes vallées creusées dans le flysch, les zones de Opar et de Gorë culminent avec les pics de Lenie (2.373 m) et de Ostrovicë (2.379 m). Ici, le massif des serpentines et des calcaires s’alterne avec de minces terrasses fluviales, qui remontent vers les plateaux gréseux de Korçë et de Devoll. A l’extrême sud de ce massif, le pic de Gramoz (2.523 m), ce haut lieu de la transhumance, protège la cuvette de Kolonjë. Le boisement du massif central demeure très important, malgré l’exploitation intensive des dernières années. Il renferme également la plupart des parcs naturels nationaux tels que celui de Lurë (4.000 hectares de 900 à 2.100 m d’altitude), de Dajt (7.000 hectares en 1994 devenus 12.000 en 1997, à 1.612 m d’altitude) ou de Bozdovec – Bredhi i Drenovës (1.400 hectares à 1.800 m d’altitude). La faune locale est représentée par l’ours brun, le lynx, le chat sauvage et le loup. A l’Est du massif central, se trouvent les montagnes les plus hautes du pays : mont Korab (2.750 mètres) et Koritnik (2.395 mètres). Le groupement des montagnes dont ces pics appartiennent, s’étend loin au Kosovë (2) et constitue le relief le plus escarpé et le plus inaccessible de toute la péninsule balkanique.
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- La région montagneuse méridionale (environ 20% du territoire) est d’une construction géologique assez simple : roche calcaire voire dolomitique, entrelacé de terrigène. Le relief aussi est assez régulier, autrement dit une succession de chaînes montagneuses peu abruptes et de larges vallées fertiles. Au nord-est de Vlorë s’étend la zone peu élevée de Mallakastër, qui culmine à Shpirag à 1.200 mètres. Les deux principales chaînes montagneuses, Trebeshinë - Dhëmbel - Nemërçkë et Gribë - Mali i Gjerë - Strugarë, sont orientées de nord-ouest à sud-est, se séparant par le lit de la rivière Vjosë et de celui de Drino (Dropull). Ces montagnes constituent l’extension nord du massif grec de Zagorion, celui qui entoure la ville de Janina. Plus à l’Ouest, jouxtant la côte de la mer Ionienne, s’étend le plateau de Kurvelesh et la montagne de Çikë (2.050 m), qui s’érige en face de la mer. Le blanc de ces montagnes, façonné par les vents et la mer, a donné naissance à des nombreux crics et de petites plages caillouteuses d’une beauté incomparable, face à une mer bleue qui n’a jamais connu de pollution. La structure dolomite-karstique des roches suggère la nature des richesses minérales qu’elles renferment : les phosphates s’alternent avec les bauxites sur toute la zone de Gjirokastër jusqu’à Kurvelesh, tandis que le charbon de Memaliaj demeure le seul concurrent digne de nature fossile quant au pétrole et le gaz naturel de Mallakastër. Dans les hauteurs de la montagne de Çikë se trouve le parc naturel de Llogara (1.000 hectares boisés de pins et de cyprès), tandis que, suivant la côte vers le nord – au partage des eaux entre l’Adriatique et la Ionienne, un nouveau parc sous-marin vient de voir le jour. La côte Ionienne s’étend de la pointe du presqu’île de Karaburun qui surplombe le golfe de Vlorë, aux hauteurs de la ville portuaire de Sarandë, tout au long d’environ quatre-vingts kilomètres. Cette petite Rivière, comme les Albanais ont l’habitude de l’appeler, alliant la haute montagne et la mer, est dans la plupart terrassée et là on cultive les olives et les agrumes, mais elle manque cruellement de bonnes routes. A l’extrême sud du pays s’étend une petite plaine fertile, allant de Delvinë à Konispol, dont une partie est occupée du lac de Butrint. Ce petit lac de 1.600 hectares, un étrange mélange d’eau douce et salée, est la région ostréicole la plus importante du pays. .
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- La plaine occidentale, cette bande du littoral allant de du lac de Shkodër jusqu’à la proximité de la ville de Vlorë représente un petit dernier quart du territoire national. En moyenne, elle représente une largeur d’environ vingt à trente kilomètres vers l’intérieur des terres, exceptée la région d’Elbasan au centre de l’Albanie, où elle rejoint sa largeur maximale de cinquante kilomètres. Il s’agit en effet, d’un entrelacement de plaines basses alluvionnaires et de chaînes de basses collines dont le sol marron - gris est recouvert d’une végétation typiquement méditerranéenne de maquis, composée de chênes nains, de bruyères, de myrtes et de lauriers-roses. Toutes les richesses minières de ca plaine sont de nature fossile : le charbon fossile de Krrabë, s’alterne avec le lignite de Valias, tandis que le pétrole brut de Kuçovë et de Patos, ou le gaz naturel de Ballsh laissent la place au bitume de Selenicë.
Près de la côte, seulement quelques décennies auparavant (3), cette plaine était partiellement recouverte dans toute sa longueur d’étendues d’eau douce ou salée, provenant des débordements fréquents des rivières ou des reflux de la mer. Allant de Nord au Sud, on pouvait inventorier les marécages de Velipojë – près de la frontière monténégrine, de Kakarriq - entre Shkodër et Lezhë, de Kune-Merxhani près de Shëngjin, de Patok – entre Lezhë et Laç, de Durrës, de Tërbuf ou de Myzeqe, près de Lushnjë et enfin celui de Vrinë, au sud de Sarandë. La plupart de ces marécages aujourd’hui n’existent plus, car ils ont été bonifiés et rendus exploitables du point de vue agricole (170.000 hectares ont été ainsi récupérés entre 1946 et 1976), mais l’action de l’homme, altérée par des impératifs politiques, n’a pas toujours abouti à une solution économiquement rentable et n’a pas toujours respecté l’environnement naturel. Les terres obtenues de cette façon souffrent souvent d’un taux accru de salinité, comme dans le cas des terres grises de Durrës ou d’un taux d’humidité très important, comme dans le cas des terres marron foncé, presque noires de Myzeqe. Les seules étendues existantes d’eau dans le littoral sont les étangs salés - les lagunes - de Kune-Merxhani (5.500 hectares), de Karavasta (4.300 hectares) et de Nartë (4.200 hectares dont 2.800 hectares de salins) ainsi que le marécage de Patok (environ 5.500 hectares), tous communiquant avec la mer Adriatique. Presque au bord de la mer Adriatique, à l’embouchure de la rivière Seman se trouve le parc naturel de Divjakë, constitué des pins parasols et qui sert comme habitat naturel aux diverses espèces animales comme le chacal et porc-épic, le lièvre et le faisan. Pratiquement toute la côte occidentale de l’Albanie est bordée de longues plages sablonneuses, dont les plus célèbres et les plus exploitées sont celles de Velipojë et de Shëngjin, de sable grossier noir sombre, et celles de Durrës, de Divjakë et de Vlorë, de sable clair et fin. La côte Adriatique possède aussi les ports les plus importants du pays près les villes de Durrës, de Vlorë et de Shëngjin. Plus à l’intérieur, les terres marécageuses laissent leur place à des étendues de terre de qualité moyenne, où l’argile et l’ocre jaune alternent avec les sédiments caillouteux. Seulement plus loin, où les collines basses commencent à monter vers les premières montagnes, où les précipitations deviennent plus régulières et le risque des inondations devient minime, la terre gagne en qualité. Elle devient brun clair, sûrement car plus végétale et plus riche en humus.
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(1) Voir sur le sujet : Sabri LACI – Albanie : une agriculture en transition - Potentiel Naturel et Agriculture, CIHEAM Option Méditerranées, Série B, n° 15, 1997 .
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. (2) L’emploi du nom Kosovë au lieu de Kosovo obéit à une logique simple : celle de la population albanaise qui vit dans cette région et qui appelle ainsi sa terre. Sans vouloir s’inscrire dans une quiconque logique nationaliste, nous avons eu le soin d’éviter la version slavisée de ce nom, divulguée par feue Fédération yougoslave, qui reflète désormais une réalité dépassée par les événements.
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. (3) Le voyageur étranger qui abordait la cote albanaise au début de notre siècle, voyait une « frange marécageuse, fiévreuse, déserte qui la séparait de la mer. Des lagunes, des salines, des roselières, des bras morts ; le paludisme y est maître, la fièvre de Boïana (lire : Buna) ; les villes s’éloignent de ces bords pestilentiels, se réfugient sur les sols plus secs, près des eaux plus pures du voisinage de la montagne ». Voir : Jacques ANCEL - Peuples et nations des Balkans, éd. de C. T. H. S, Paris, 1930 (réédition 1992).
 
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