" ...sur cet univers albanais aux allures d’un labyrinthe,
on ne peut avoir l’audace de poser des questions en apparence simples,
sans la conviction que la réponse puisse bousculer toute une construction de pensée,
tout un système échafaudé à l’aide de préjugés ou d’observations hâtives."
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[... La traversée temporelle offre un aperçu du face-à-face permanent avec les voisins rapaces, les puissances continentales et les Empires planétaires ; elle fait sentir la pesanteur des pouvoirs concurrents, des idéologies dominantes. La chronologie conflictuelle fait apparaître le déchirement constant entre l’Occident et l’Orient ; l'incertitude frémissante entre Jésus et Mahomet ; le choix difficile entre République et Monarchie ; l’affrontement sanglant entre communisme et nationalisme ; le flottement consenti entre démocratie et anarchie ; la palpitation excitante entre socialisme et affaires. Le registre spirituel témoigne de l’éternelle hésitation entre anonymat et gloire, entre identité et altérité, entre témérité et folie, entre douleur et espoir. L’alchimie fusionnelle du pays livre enfin la formule de la création des ingrédients humains de la nation : Illyriens et Arbër, Albanais autochtones et Slaves, voire Grecs, tout aussi autochtones que les premiers, Gegs et Tosks, clans belliqueux septentrionaux et communautés industrieuses méridionales, bajraktars intrépides et aristocratie beycale malléable, irrédentistes kosovars et nostalgiques çams, élites urbaines turcophiles et intellectuels francophones.]
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vendredi 15 août 2008

Les identités émiettées régionales.

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. La tradition a voulu que les Albanais ethniques (1) se partagent en deux groupes majeurs : les Gegs, qui en règle générale s'étendent dans les territoires situés au Nord ainsi qu’au Kosovë et dans une vaste zone de la Macédoine occidentale, et les Tosks, qui vivent dans le Sud ainsi que sur la partie restante des territoires albanophones de la Macédoine. La zone centrale du pays, entre les rivières Erzen et Shkumbin, constitue cette « frontière » naturelle, cette zone de dilution réciproque où les habitants ne savent pas bien de quel coté ils tombent. . La même tradition nous apprend que les Gegs sont attachés à leurs coutumes ancestrales et à leur organisation tribale d’une façon beaucoup plus tenace que leurs compatriotes Tosks ou encore qu’ils obéissent à leur droit coutumier, le Kanun. Ce dernier représente l’expression la plus pure et la plus complète de l’ensemble des relations morales et psycho-émotives en vigueur depuis des siècles, déterminant la vie et la mort de la plupart d’entre eux. .
. Les premiers anthropologues qui ont pu les observer dans leur milieu naturel ont remarqué le caractère ascétique du Geg : isolés vis-à-vis des influences étrangères et engagés dans un combat incessant contre une nature hostile. Prisonniers à double titre – au sein des grandes structures patriarcales et rigides, puis à l’intérieur de leur clan - ils vivent toujours aux aguets dans des habitations isolées, aux allures de châteaux forts. La plume de l’écrivain a tracé un visage unique : obstiné, voire obtus, susceptible et particulièrement fier, le Geg renvoie à la fois l’image du combattant infatigable, rude et sans pitié. Parallèlement, ce montagnard est dépeint comme le meilleur hôte du monde : il donne au premier étranger de passage son hospitalité proverbiale – souvent son pain et son sel, en même temps que sa parole - besa en albanais. Enfin, du point de vue physique, les Gegs ont été rattachés au type dinarique de haute taille (1m70) avec de nombreux éléments blonds.
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. L’autre moitié de la population, les Tosks sont décrits comme des êtres plus ouverts, plus communicatifs et plus imaginatifs que les Gegs. Tout cela est compréhensible, compte tenu du fait qu’ils sont beaucoup moins isolés géographiquement et en contact avec la culture étrangère. Ce ne sont pas forcément des signes d’une haute estime et encore moins un gage de patriotisme sans faille car, ils paraissent souvent sous la lumière de la connivence avec les occupants, voire comme des esprits facilement corrompus. En même temps, ce sont des travailleurs hors pairs, des gestionnaires habiles bref, des matérialistes qui n’hésitent pas à courir les chemins de l’immigration afin de gagner leur vie. . Dans ces terres méridionales plus accueillantes, les structures claniques et le système tribal avaient quasiment disparu dès le XIXème siècle. Ainsi les nucleus familiaux se regroupent dans des villages ou dans des centres urbains, construits tantôt en plaine tantôt en montagne et régies depuis longtemps par des structures communales. Les Tosks représentent les caractères physiques du type alpin : brachycéphales et hyper brachycéphales bruns de moyenne taille (1m67).
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. Au-delà des différences des structures familiales et sociétaires ainsi que des trajectoires politico-historiques distinctes, les Gegs et les Tosks se différencient sur le plan linguistique, de la culture et de ses manifestations ethnographiques, du folklore et de ses expressions artistiques (2). On pourrait ajouter que la structure sociale (plus grande persistance des structures en familles élargies, voire dans certains cas des structures claniques au Nord), la religion (à dominante musulmane sunnite et chrétienne catholique chez les Gegs, avec une présence plus forte des musulmans bektachis et des chrétiens orthodoxes chez les Tosks), les influences culturelles italienne et slave chez les Gegs, grecque chez les Tosks), le déséquilibre des flux migratoires vers l’étranger (plus important chez les tosks) ou encore la plus grande autonomie d’une partie des Gegs vis-à-vis de l’administration impériale contribuaient également à renforcer l’altérité entre Gegs et Tosks.(3) (Pour lire le texte en entier, cliquer ici) .
. Une autre façon de marquer les altérités régionales est de se placer dans une grille d’analyse de l’influence de l’ethnie sur le pouvoir politique. Déjà les Ottomans savaient faire la différence entre les élites dociles Tosks, présentes à tous les étages de l’édifice impérial, et la caste des bajraktars intrépides Gegs, souvent insensibles aux appels du jihad islamique. Avant toute création de structures étatiques stables, même le légendaire Skënderbej – un geg de Krujë, eut besoin de la force des tosks et prit pour femme la fille du grand Arianiti. La Ligue de Prizren, ce symbole de la maturité autonomiste albanaise ne peut être conçu qu’à travers le tosk monumental Abdyl Frashëri au milieu de la marée humaine geg. Dès la création de l’État indépendant Albanais, c’est désormais le pouvoir qui se trouve au milieu d’une compétition féroce entre Tosks et Gegs, marquée par l’alternance constante : dans ce lointain 1912, Ismail Qemali, le pacha de Vlorë s’est fait destituer par un autre pacha de Tiranë, Esad Toptani. A dix ans d’intervalle, le Premier ministre Ahmed Zogolli, originaire de Mat, s’est fait sortir par un Archevêque mi Tosk mi Valaque, Fan Noli qui à son tour, prit la fuite devant la détermination de son adversaire, devenu par la suite Roi des Albanais.
. Après quarante ans d’un règne qui a débuté durant la Seconde Guerre, la camarade Enver Hoxha, un Tosk de Gjirokastër, s’est fait succédé par Ramiz Alia, un Geg mi shkodran mi kosovar. Même la démocratie naissante a du respecter l’ordre des choses : le Président Berisha, originaire de Tropojë en plein pays geg, a été évincé par Fatos Nano, un tosk d’origine et Premier ministre de son état. .
. Que représente actuellement ce schéma directeur Geg – Tosk, si omniprésente à l’aube de la création de l’État albanais ? A vrai dire peu de choses. Malgré sa correspondance linéaire avec la sempiternelle fracture Nord – Sud, malgré ses arguments d’ordre ethnographique, linguistique ou culturel, elle demeure un anachronisme. Cette lecture du monde albanais qui remonte très probablement au XVIIIème siècle, a été retravaillée et affinée vers la fin du XIXème pour s’imposer en tant que « standard » ethnosociologique de décryptage de cette nation longtemps oubliée sinon ignorée. Or, la dichotomie apparente entre ces entités humaines, renforcée quelque peu par la pensée intellectuelle et littéraire qui s’exprimait dans les dialectes respectifs, a pris un premier coup sérieux avec l’établissement des frontières étatiques. Ces pays imaginaires Gegëri et Toskëri qui existaient plutôt dans la tête des gens que sur le terrain, ont été supplantés par de nouvelles entités tangibles, car territoriales : d’une part, l’État albanais et de l’autre, la région du Kosovë et les contrées de la Macédoine occidentale – rattachées à la Yougoslavie, ainsi que le Çamëri – absorbée par la Grèce.
. L’autre coup sérieux survint de la politique centralisatrice menée par les gouvernements nationaux. Malgré ses sympathies naturelles envers ses fidèles bajraktars, le Roi Zog a toujours voulu confier la gestion du pays aux beys tosk tandis qu’il imposait les Lois à l’européenne, délimitant le champ du Kanun. Ce fut encore pire aux temps du communisme. Hoxha et ses camarades d’origine méridionale ont voulu faire table rase de tout ce qui était ancien, afin d’entreprendre leur œuvre majeure – la création de l’Homme nouveau. Bien entendu, mis à part quelques costumes folkloriques, quelques chansons et danses populaires, tôt au tard tout le reste finit soit à la poubelle – ce fut le cas du Kanun et ses manifestations morales, des bajraktars et autres beys – soit fut recyclé et remis au goût du temps. Dans ce combat inégal entre traditions et pouvoir, les Gegs étaient désignés perdants à l’avance. Personne, et encore moins la dictature communiste, ne pouvait oublier leurs penchants monarchiques, leur peu d’enthousiasme montré durant la guerre antifasciste ou encore leur instinctif rejet des structures étatiques centrales. Très vite, le pouvoir s’en prit à la littérature geg, sûrement à cause de ses littérateurs vivants, tous des fervents catholiques et anticommunistes de surcroît. Perdant ainsi son âme, la variante geg de la langue recula d’avantage et se réduit à un dialecte quelconque du parler local avant d’être ensevelie pour toujours, suite à un mémorable Congrès de l’Orthographe de la langue albanaise, réuni en 1972. Une petite centaine de lexicographes, de grammairiens et autres philologues choisit la variante tosk comme norme linguistique de la langue albanaise qui à l’occasion devenait standardisée (4). Ainsi brisé, le dualisme traditionnel qui avait marqué l’histoire du pays a été relégué aux oubliettes, cédant sa place à une identité unitarienne largement artificielle mais conforme aux souhaits du régime. .
. Toutefois, le coup fatal vint de la démographie. Il suffit de suivre les statistiques. Avant la Seconde Guerre mondiale, le pays n’avait connu que deux recensements plus au moins complets de la population : le premier, effectué en 1927 avait décompté moins d’un million d’Albanais - plus exactement 833.000 habitants ; le suivant du 1939, avança le chiffre de 1.200.000 habitants. Depuis, la population ne fait qu’augmenter, affichant des taux de croissance de 2,7 à 1,96 entre 1960 et 1990. Alors qu’en 1960, il y avait déjà 1.626.000 habitants, ils seront 2.430.000 en 1975, 2.761.000 en 1981 et enfin 3.335.000 en juillet 1991 (5). Cela veut simplement dire que la population a quadruplé en seulement soixante ans ou encore, que seulement 5 ou 6% de la population a quelque chose en mémoire, venant des années d’avant la guerre. Quant au reste, il faut également deviner le pouvoir de l’endoctrinement idéologique ou encore ce contact plus que réduit de cette population avec une certaine littérature, mis à l’index par le régime communiste. .
. Actuellement, le concept Geg – et par conséquent celui de Tosk – apparaît en tant que mysticisme inachevé ; cette union parfaite entre l’Être traditionnel et son idéal identitaire désormais suranné demeure une chimère et seuls quelques écrivains osent la réclamer. Leur volonté encore timide de vouloir promouvoir l’utilisation de la langue geg doit compter sur l’indifférence polie des bureaucrates ou encore sur la faillite du système de l’Éducation nationale. Vu ainsi, notre schéma directeur fait plutôt partie de ces Images d’Épinal qui jalonnent les analyses et sert encore à fabriquer l’archétype albanais. .
. Que reste-t-il alors comme identité collective territoriale ? Sans aucun doute, les sous-catégories des grands ensembles geg et tosk - les identités régionales. Depuis longtemps, l’Albanais moyen a préféré mettre en avant ses références locales : la région ou à défaut, le chef-lieu le plus proche. Après avoir dit qu’il est shqiptar, kosovar ou çam, il précise ses origines lab, dibran ou matjan sinon tiranas ou vlonjat, korçar ou shkodran - avant de descendre à l’échelle suivante, la source qui est le village ou le quartier .
. Quelque part dans son subconscient, toutes les origines des plus anciennes aux plus récentes s’emmêlent et s’entrecoupent pour rappeler que les plus valables et par conséquent les plus stables sont celles du sang - la famille et étroite et élargie - et du tribu – les réseaux matrimoniaux, des amitiés, des alliances, voire des clientèles - les fameux tarafs.
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. (1) Selon Garde, le sentiment d’appartenir à une ethnie entre Albanais est très fort. C’est également le cas des autres peuples balkaniques. Ce sentiment représente une donne importante pour comprendre la complexité des relations entre les différentes populations dans les Balkans. Voir : Paul GARDE - Les Balkans, Dominos – Flammarion 1994.
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. (2) Voir : Rrok ZOJZI – Ndamja krahinore e popullit shqiptar ( la division régionale du peuple albanais), dans : Etnografia shqiptare ,V.1, Tiranë 1962.
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. (3) Voir : Nathalie CLAYER – Aux origines du nationalisme albanais : la naissance d’une nation majoritairement musulmane en Europe. Éd. Carthala, Paris 2007.
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. (4) Pour créer une idée sur l’intervention de l’État totalitaire dans le domaine de la langue et de la culture ainsi que sur les perspectives d’une renaissance du Geg littéraire, voir : Arshi PIPA - Géopolitique de la langue albanaise, dans : Michel ROUX (sous la coord) - Nations, États et Territoire en Europe de l’Est et en URSS. collection « Pays de l'Est » l’Harmatan 1997 ; ou encore : Ardian VEHBIU - Standard Albanian and the Gheg Renaissance: A Sociolinguistic Perspective, Dans : International Journal of Albanian Studies (IJAS), vol 1, issue 1, fall 1997, N Y.
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. (5) Le rythme soutenu des recensements qui ont démarré en 1945 (chaque cinq ans jusqu’en 1960, puis pratiquement chaque dix ans) a duré jusqu’en 1989. Le dernier en date étant celui du 2001. Entre les deux derniers, une série de bouleversements économiques et politiques - la chute du communisme et les troubles du 1997 - et de phénomènes démographiques - l’émigration effrénée - ont gravement perturbé le processus naturel de l’évolution démographique du pays. Les derniers chiffres ont désavoué les projections et des estimations effectuées sur des sondages par l’Institut National de la Statistique (l’INSTAT). Ainsi selon ce dernier, le pays devait compter 3.248.836 habitants en 1995 ou enfin 3.368.600 habitants en décembre 1998. Or, selon les résultats du 2001, le pays compte 3.069.275 habitants dont 10.8% sous la barre de 6 ans et 7.5% au-dessus de 65 ans. Quant aux septuagénaires, ils ne représentent que 2.6%.

vendredi 1 août 2008

Les dilemmes identitaires.

. « Il faut nous demander pourquoi il semble aux hommes " naturel " et raisonnable,
. que toute nation et une nation seulement, forme un système politique commun »
. Otto Bauer (1813-1855)
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. Alors que la tâche pour décrire le pays albanais est largement facilitée par l’existence des frontières étatiques – et à leur absence par les montagnes ou les rivières presque immortelles, vouloir faire de même avec la population devient subitement infiniment plus complexe. La raison est simple : pour l’esprit local, le terme peuple (1) se confond aisément avec l’idée de la nation.
. Qu’est ce que la Nation albanaise ? Voici une question qui a été initialement soulevée au cours du XIXème siècle et qui continue à tourmenter les hauts esprits de nos jours à tel point qu’elle devient le sujet de publications, de symposiums ou l’argument des programmes des partis politiques.
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. Sans aucun doute : depuis les débuts de la pensée « philosophique » locale, la perception albanaise de la Nation est celle de « Kulturnation », de cette nation ethno-culturelle au sens large du terme qui puise ses origines dans son principal élément fédérateur : la langue commune. Pourtant, les historiens albanais insistent sur « la réalité historique qui nous montre que les nations ne sont pas produits des cultures, mais l’inverse» (2). Selon les « inventeurs » germaniques de cette conception, la nation précède l’État, celui-ci ne faisant que parachever une unité politique nécessaire à l’aboutissement du premier. L’histoire d’une bonne partie de l’Europe (Allemagne, Italie) nous le rappelle sans cesse. Pourtant, le cas de l’Albanie témoigne d’une tout autre évidence : l’avènement tant attendu de l’État n’a pas été légitimé par la rencontre d’une nation et d’un territoire. Perçu en tant qu’injustice, cette réalité alimentera le moteur du nationalisme albanais du XXème siècle et senti en tant qu’incohérence, elle façonnera le subconscient populaire dans une méfiance permanente, voire une hostilité latente, envers l’ensemble des institutions.
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. L’inadéquation entre l'État et la Nation marque durablement l’histoire contemporaine du pays. Il est associé, voire assisté, par un second élément déstabilisateur : l’impossibilité de la société organisée, dotée d'un gouvernement, de s’imposer en tant que personne morale sur le territoire national. Cet aveu d’impuissance des structures modernes issues du modèle européen face à la tradition inspirée du modèle ottoman alimente l’archétype coutumier, ancré dans le caractère local. Il constitue la principale source d’hésitation populaire entre les différents étages d'organisation politique possible : clan, tribu, ethnie, province, nation, Etat-nation, civilisation ou enfin mondialisation..
. Vu sous cet angle, comment se réconcilier à l’existence des frontières imposées ? Pourquoi doit-on accepter cette expression de l’absurde qui confine le regard intemporel et immuable posé à la Ville et à l’univers ? Comment, dans cette situation relationnelle de pré-citoyenneté entre l’individu et son État national, peut-on faire la différence entre l’Albanie proprement dite, la première Albanie, l’Albanie d’au-delà des frontières, ou la Seconde Albanie, et celle de la diaspora ou la Troisième Albanie.
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. Comment, enfin, vu les relations conflictuelles qui existent entre différentes nations voisines, sur quelle base sont-elle construites les relations entre le Soi et l’Autre, entre Nous et les Autres - perpétués par les minorités ethniques qui se reconnaissent différentes tant sur le plan ethnique, religieux ou encore linguistique, au point de vouloir cultiver ces différences ? Comment se transposent-ils ces relations et ces sentiments quand les rôles changent – quand ce sont les Autres qui nous observent et nous jugent ? (Pour lire le texte en entier cliquer ici) .
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. . Comme d’autres pays de sa taille, l’Albanie a attiré le regard externe uniquement durant les périodes de crise ; quand le chaos interne a constitué une menace pour l’environnement international proche (les Balkans) ou éloigné (Europe). Entre temps, elle n’a presque intéressé personne. Voici pourquoi le pays s’évanouit dans les décombres des Grandes guerres ; voici pourquoi il disparaît derrière un paravent d’indifférence au temps de paix. Quant aux crises, son histoire moderne a retenu deux situations du genre. La première a abouti à la création de l’État indépendant albanais, la seconde a démarré avec la chute du communisme. Entre les deux, il y a eu un long processus de formation nationale : un enchaînement d’un pouvoir monarchique autoritaire et d’une dictature communiste, entrecoupés par un incident de parcours, la Seconde Guerre mondiale..
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. A plusieurs décennies d’intervalle, le cycle ainsi se répète, provoquant un nouvel effondrement général et surtout une dramatique convulsion interne. Un regard analytique décèle qu’elle est générée, alimentée et précipitée par la crise du système dont le pays fait partie. Ainsi, l’Albanie ne fait que partager le triste sort des structures qui lui servent d’abri. Chaque fois que le toit s’effondre – l’Empire ottoman, puis l’Empire communiste - elle fait partie des victimes du désastre. Cela dépasse un simple concours de circonstances et devient matière à réfléchir, vu la nature et l’intensité des liens qu’elle entretient avec l’épicentre. Qu’on sollicite de l’aide et de la protection, qu’on choisisse un abri – cela est une pratique courante entre petits pays. Qu’on choisisse toujours le « mauvais » abri et qu’on s’obstine à y demeurer jusqu’à ce qu’il s’effondre - malgré les craquements qui annoncent la catastrophe imminente, cela n’a rien a voir avec la malchance.
. C’est la gestion du présent et la vision générale de l’avenir qui doivent être mises en cause car c’est l’ordre sociétaire qui en subit les conséquences.Le point du départ demeure toujours invariable : une économie défaillante en dessous du seuil de viabilité suivi d’un environnement proche hostile - voire agressif.
. A partir de ce constat se développe toute une philosophie de pouvoir. Elle mène à un inévitable enchaînement des étapes, pour ne pas dire un automatisme : un choix d’alliances dicté par des considérations émotives – voire idéologiques, un projet politique de circonstance qui se transforme au fur et à mesure en programme à long terme, un processus d’élimination des anciennes élites, un enfantement d’une nouvelle élite ad hoc qui prend en main la gestion des affaires. Pris en tenaille, la société doit participer de gré ou de force à un mouvement de changements radicaux, voire à sa propre transformation. Pourtant, elle s’oppose passivement à un dessein qu’elle juge instinctivement risqué, à cette fuite en avant. Face au volontarisme des segments dirigeants, son pouvoir d’opposition est constitué par le réseau des liens personnels, familiaux, claniques, régionaux tandis que l’ensemble des valeurs traditionnelles lui sert de bouclier.
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. Au fil de l’histoire, au moins une partie de cette communauté de langue et de culture albanaise s’est trouvée réunie à l’intérieur d’un État qui, compte tenu la pratique balkanique et l’expérience européenne, peut être considéré comme État national, sans pour autant devenir État-nation. D’autre part, au sein de la société humaine ainsi constituée s’identifient des individus, des groupes, des cercles, des castes voire des classes qui, à travers leur représentant – le gouvernement, prétendent l’accomplissement de l’unité politique, la gestion des affaires courantes et l’établissement d’un projet de développement. Les événement montrent que, au-delà des sacrifices lourds de nature humaine et matérielle, cette société est sollicitée à changer périodiquement d’identité collective.
. Qu’il s’agisse d’identité régionale, minoritaire ou encore religieuse ou linguistique, c’est toujours l’identité tout court qui accuse le coup, compte tenu du fait qu’un ou plusieurs de ces pans périssent au nom d’une certaine modernité.
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. (1) Non reconnu dans les termes du droit international, les éléments de la notion « peuple » sont toutefois dégagés au cours des débats au sein des Nations Unies. Ainsi, il est admis que le peuple représente « une entité sociale possédant une évidente identité et ayant des caractéristiques propres », qui possède « une relation avec un territoire, même si le peuple en question en avait été injustement expulsé et artificiellement remplacé par une autre population ». Il est également admis que « le peuple ne se confond pas avec les minorités ethniques, religieuses ou linguistiques dont l'existence et les droits sont reconnus à l'article 27 du Pacte international, relatif aux droits civils et politiques ».
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. (2) Kasem BIÇOKU – La formation de la nation albanaise – un profond processus historique, dans : Kombi (la Nation), éd. KOHA, New York, 1997.
 
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