" ...sur cet univers albanais aux allures d’un labyrinthe,
on ne peut avoir l’audace de poser des questions en apparence simples,
sans la conviction que la réponse puisse bousculer toute une construction de pensée,
tout un système échafaudé à l’aide de préjugés ou d’observations hâtives."
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[... La traversée temporelle offre un aperçu du face-à-face permanent avec les voisins rapaces, les puissances continentales et les Empires planétaires ; elle fait sentir la pesanteur des pouvoirs concurrents, des idéologies dominantes. La chronologie conflictuelle fait apparaître le déchirement constant entre l’Occident et l’Orient ; l'incertitude frémissante entre Jésus et Mahomet ; le choix difficile entre République et Monarchie ; l’affrontement sanglant entre communisme et nationalisme ; le flottement consenti entre démocratie et anarchie ; la palpitation excitante entre socialisme et affaires. Le registre spirituel témoigne de l’éternelle hésitation entre anonymat et gloire, entre identité et altérité, entre témérité et folie, entre douleur et espoir. L’alchimie fusionnelle du pays livre enfin la formule de la création des ingrédients humains de la nation : Illyriens et Arbër, Albanais autochtones et Slaves, voire Grecs, tout aussi autochtones que les premiers, Gegs et Tosks, clans belliqueux septentrionaux et communautés industrieuses méridionales, bajraktars intrépides et aristocratie beycale malléable, irrédentistes kosovars et nostalgiques çams, élites urbaines turcophiles et intellectuels francophones.]
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jeudi 31 juillet 2008

Le Mythe des Origines

. une reflexion sur Albanie : le mythe des origines de Mariola Rukaj
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. Comment aborder une question comme celle des Origines sans tomber su les Mythes ? Pour le Français commun cette question ne se pose même pas, du moment que histoire commune - celle des écoles - évoque « nos ancêtres les Gaulois ». De même, pour le Grec de la rue, l’énigme a été résolue depuis belle lurette, tout au moins depuis que leurs historiens les désignent comme les héritiers des Hellènes mythiques. Même les Serbes n’ont pas d’état d’âme particulier, malgré le fait qu’ils sont apparus sur la terre – mieux dire dans les Balkans qu’à partir du VIème siècle. Que dire alors des Albanais ? Bien sûr : s’ils soutiennent que l’araméen et l’albanais actuel ne font qu’un, s’ils maintiennent qu’un habitant actuel du Pays des Aigles peut déchiffrer le message des Dieux de l’Egypte antique, cela ne fait sourire personne. Tout au plus, pour ceux qui les connaissent à peine il ne s’agit que de « la folie des grandeurs » - une expression d’un complexe d’infériorité des petits vis-à-vis des Grands, des inconnus face aux Illustres du continent ; pour les autres, il s’agit d’une certaine misère de la pensée intellectuelle, héritière du nationalisme albanais.
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. Comment faire quand on ne connaît pas les origines ? Soit, il faut accepter ce que les autres veuillent bien nous attribuer comme ancêtres, soit remuer le ciel et la terre pour les trouver – au risque et au péril de tomber sur Jésus, les Pharaons et les Mayas. Or, si quelqu’un nous assure qu’au bout de son arbre généalogique se trouve Homère, on le taxe de fou, tandis que si les historiens nous affirment que un peuple entier descend des Illyriens, on les traite des manipulateurs, voire des chantres du nationalisme. En toute évidence, comme partout ailleurs, il n’y a que de bons historiens – tous ceux qui ont réussi à démontrer que les Gaulois, les Hellènes, les Romains, les Ibères et autres Celtes ont réussi à transmettre leurs gènes aux Européens d’aujourd’hui - et de mauvais nationalistes. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici).
. Venant à nos Albanais, voici ce que la science européenne – celle sérieuse – a pu démontrer jusqu’à ce jour :
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. Primo, ce sont les Byzantins qui prononcent les noms Albanais – Albanie pour la première fois au XIème siècle. Ajoutons qu’il s’agit des versions latinisées des originaux Arbër – Arbëria.
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. Secundo, que jusqu’au XVI-XVIIème siècle, ils continuent de s’autoappeler Arbër et que subitement, ils changent d’appellation, devenant Shqiptarë – Shqipëria. Ajoutons, que personne au monde n’est capable de trouver l’origine de ces noms.
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. Tercio, malgré les emprunts, les analogies et autres similitudes linguistiques, la langue albanaise demeure un parent isolé des autres familles de langues européennes, pour la plupart dérivant d’une mythique glose indo-européenne. En d’autres termes, elle ne ressemble pas au grec, au slave, au latin, au turc et que sais-je encore..
. Qui sont-ils alors ces Arbër-Shqiptarë-Albanais ? Par quel miracle d’incarnation apparaissent-ils au XIème siècle sur ces contrées des Balkans, afin de s’immortaliser comme Shqiptarë ? D’ailleurs, s’agit-il toujours de la même « ethnie » ? Oui, disent-ils les scientifiques albanais qui, en outre, rajoutent un élément supplémentaire au schéma précédent :
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. Quarto, depuis des lustres, une grosse partie de la péninsule balkanique, bordée par la côte occidentale, a été habitée par les Illyriens, un peuple antique, voisin des anciens Hellènes et concurrent des Romains. Ajoutons que, les premiers Byzantins les perdent de vue vers la fin du VIème siècle.
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. En d’autres termes, l’essence de l’albanologie actuelle se résume dans l’effort de combler ce « hiatus chronologique important entre [la disparition ?] des Illyriens et [l’apparition ?] des Albanais », s’efforçant à expliquer « une continuité illyro-albanaise », d’abord comme « continuité de milieu de vie » et ensuite comme « continuité culturelle et ethnique ». Or, puisque cela demeure fragile et pas toujours convaincue et convaincante, cette albanologie officielle se voit concurrencée, voire devancée, par un certain « néo-albanisme » ou albanologie alternative – celle qui s’inspire des pélasgues.
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. Voici ce que contient-elle cette « boite noire » de la connaissance, dont les travaux ne seraient accessibles qu’à une élite restreinte d’experts : « le mythe des Illyriens .» Pointant de doigt le Mythe des Origines en réalité la journaliste ne fait qu’évoquer l’Origine du Mythe car, même si elle arrive à flairer l'excentricité, voir l’absurdité, des pseudo thèses historiques et linguistiques des « mystificateurs » tels que Vlora Falaschi, D’Angéley, Catapanno et autres Arefs, le vrais développements de l’albanistique institutionnelle lui demeurent probablement peu connus.
Qu’y a-t-il de si mythique cette ascendance illyrienne des Albanais ? Est-ce le fait d’être élaboré par les historiens albanais ou l’autre fait que ces derniers étaient sous l’astreinte d'une idéologie dominante - le communisme ?
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. Si jamais, il faut réécrire l’histoire en la démythifiant, quelques retouches ici-là sur l’histoire contemporaine ne suffissent plus. Avant même d’entreprendre une autre écriture de toute l’histoire du pays et de ses habitants, il faut revoir la moralité qui est la notre : celle de croire en sa propre vérité sur pays et des gens et de tourner en dérision la vérité des autres ; celle de démolir un mythe – celui des Illyriens - en construisant un autre – celui de l’Albanie mythique.

samedi 5 juillet 2008

Le regard de l’autre.

. Ces militaires, religieux, géographes et autres voyageurs, venus sur place pour conquérir, convertir, découvrir ou parcourir, ont observé les habitants et exploré le pays. Selon l’époque et à sa façon, chacun a apporté son témoignage, conforme à ses conceptions du monde et à ses canons sociétaires et enfin, chacun a vu ce qu’il a bien voulu voir. .
. Ainsi les divins Hellènes ont aperçu des barbares féroces ; la phalange Macédonienne a du combattre des Enkeleys belliqueux et des Taulantes tenaces ; les victorieux Romains ont écrasé de méfiants Ardiéens et d’irascibles Pirustes ; l’apôtre Paul et ses disciples ont converti d’innocents païens ; les sanguinaires Goths ont massacré de paisibles autochtones romains ; les intrépides Slaves ont absorbé des Illyriens jusqu’au dernier ; les impérieux Byzantins se sont rendus compte de l’apparition des premiers Arbër tandis que les Turcs musulmans ont enfin compris qu’ils avaient affaire avec des irascibles Albanais. .
. Comme il fallait s’attendre, la suite se clôture avec les historiens locaux qui nous assurent que ces manifestations ne sont que différents aspects du seul et unique phénomène : la continuité humaine sur ces contrées qui prouve que les Albanais ne sont que des autochtones. Entre temps, conformément aux convictions et aux conceptions philosophiques, voire politiques, ils synthétisent une réalité historique, le présentant comme une réalité temporelle objective qui obéit à une série de lois sociales. Les prétentions sont à la taille des difficultés de l’entreprise : aucun d’entre eux n’échappe à la tentation d’écrire l’Histoire (avec un grand H) – l’Histoire de l’Albanie – comme il s’agit de l’unique et de la dernière dans son genre. .
. Indépendamment de l’époque, le regard de l’autre sur ce groupe humain a préservé un aspect immuable, qui rappelle quelque chose de sauvage, d’irascible, de rebelle, de libre… tout comme pauvre, isolée, rudimentaire… - un regard séduit par la force qui se dégage de ces montagnes et du caractère des montagnards. D’ailleurs, dans ces contrées – et la Méditerranée et les Balkans connaissent plusieurs de la sorte, où « la société, la civilisation, l’économie, donc tout porte l’empreinte de l’archaïsme et de l’insuffisance (1) » - tout demeure insaisissable, à être conquis, à être reconquis.
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. Montagnards – voici le qualificatif qui a caractérisé les Albanais depuis l’aube du temps. Or, ils ont le privilège d’admirer deux mers des plus célèbres de la Méditerranée – l’Adriatique et le Ionien, de bénéficier d’une cote splendide qui abrite quelques ports de première main, connus depuis l’Antiquité. Pourquoi alors ce peuple est acquis aux montagnes et pas à la mer ? Si jamais, suivant l’opinion générale, il a préféré les montagnes pour préserver sa liberté, privilégiant la résistance ; bref, afin qu’il survive – cela veut dire qu’il a tourné le dos à la mer pour s’isoler, qu’il est devenu insulaire sur la terre ferme. Cela veut également dire que les agresseurs venaient de la mer – de l’Occident. Comment faisait-il alors face aux agresseurs qui s’approchaient de l’Orient – à travers les vallées, tout aussi meurtriers et sanguinaires, sinon d’avantage ?
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. Enfin, à quoi servent-ils ces spéculations devant les faits qui parlent d’eux-mêmes ? Les Albanais d’aujourd’hui, tout comme leurs prédécesseurs Arbër ou Illyriens, habitent un pays certe montagneux mais qui offre une ouverture maritime vers l’Occident, incomparable dans tous les Balkans. Historiquement, le choix d’habiter la zone vallonnée, escarpée des plateaux n’a pas été imposé par le surpeuplement, ni par l’impérieux besoin de fuir l’invasion. Il suffit de se souvenir que le jour de l’Indépendance, le pays comptait moins d’un million d’habitants – la plupart d’entre eux établis dans les profondeurs des terres, tandis qu’aujourd’hui, rien que le bassin Tiranë – Durrës qui se situe près du littoral donne abri à environ un million d’hommes et de femmes, un tiers de la population totale du pays. Ainsi les gens ont été obligés d’abandonner la cote à cause de l’atmosphère suffocante et empoisonnée de la pleine littorale, couverte de marécages et d’étangs, infestée de moustiques et infectée de malaria, où les pieds pourrissaient dans l’eau croupie – où seulement 8 ou 9% de la surface était cultivable. D’ailleurs les quelques villes de cette zone - Durrës, Vlorë, Lezhë – construites sur une mince bande littorale, comme d’ailleurs Shkodër près du lac homonyme, nous sont parvenus en tant que patrimoine des temps anciens. Elles ont pu survivre grâce au commerce et le transport, grâce à la persévérance des grandes puissances commerciales méditerranéennes. Ce fut d’abord Corinthe et l’antique Corfou, ensuite ce fut Rome et Constantinople, plus tard ce fut le tour de Venise… Les villes portuaires n’ont jamais été pleinement illyriennes, ni arbër, ni albanaises non plus – et cela, jusqu’au XXème siècle. En revanche, toutes les autres villes du pays, fondées durant la basse Antiquité et le haut Moyen Âge – centres réputés pour leur art, leur culture et leur artisanat (Berat, Elbasan, Krujë ou Gjirokastër) – ont été construites sur les flancs des montagnes qui entourent la plaine littorale. Cette dernière demeure presque abandonnée durant longtemps ; les nouvelles villes commencent à apparaître durant les deux ou trois derniers siècles, toujours en marge et après que l’intervention humaine ait pu confiner les foyers d’infection, ait pu contenir les débordement des fleuves, ait pu drainer les eaux stagnées. Ainsi apparaît-elle Tirana à l’abri de la montagne Dajt, Fier aux abords de Mallakastër… Que doit-on dire de la masse des villages et des hameaux qui s’installe sur les collines, qui grimpe les flancs des montagnes, qui s’établit sur les plateaux : qui fuit la cote comme la peste ?
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. Une cote adriatique étrangement vide de Velipojë sur l’embouchure de Buna jusqu’à Nartë sur l’entré de la baie de Vlorë, bref sur une longueur de deux cent kilomètres. Au-delà de ces trois ou quatre escales commerciales, presque aucun centre habité, aucun débarcadère, aucun village des pêcheurs. La seule exception qui confirme la règle provient de la cote ionienne qui, grâce à la roche, est épargné des marécages. Des villages et des petites villes (Dhërmi, Himarë et Qeparo) construites au flanc de la montagne face à l’infini bleu, qui vivent des métiers de la mer – pêcheurs, matelots, commerçants…
. Alors, l’Albanais un montagnard plutôt par nécessité que par désir, berger par utilité, bûcheron par opportunité, charbonnier par indigence. A l’image de son pays – « une façade maritime avec un hinterland montagneux » (2), l’Albanais n’est qu’un méditerranéen de nom mais balkanique de corps et d’âme. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici) .
. Quant au pays, bien que le génie humain n’ait cessé de transformer le paysage - alternant l’effort bâtisseur à la rage destructrice, il ressemble à s’y méprendre au territoire des Illyriens, tels qu’il était au temps des premiers Romains et des derniers Byzantins – les mêmes montagnes, rivières ou lacs, les mêmes mers qui baignent la côte. Ce qui a constamment changé est le regard des hommes ou plutôt la place réservée dans cette étrange cosmologie humaine qui classe les civilisations en fonction des points cardinaux : Nord, Sud, Est, Ouest. .
. Inconsciente du fait de vivre sur une sorte de sphère céleste, la sagesse humaine de cet hémisphère a pu toutefois établir l’origine d’une première corrélation entre l’axe Nord – Sud, le climat et le degré de développement de la société humaine : Nord = neige, glace, noir, froid = des tribus barbares ; Sud = soleil, lumière, chaleur = des civilisations rayonnantes. Une telle image se complète au fur et à mesure que le commerce devient un mode d’échange tout aussi important que la guerre au sein des sociétés païennes, voire polythéistes. L’histoire nous fournit l’exemple et les auteurs antiques nous apportent les meilleurs témoignages. Si l’ancienne Égypte aveuglée du rayonnement des pharaons a durablement été épargnée d’une telle vision – peut être car le monde environnant demeurait à l’ombre, la Grèce antique, dominée par le polycentrisme des cités – États autant marchands que guerriers, l’a adopté comme représentation du monde ; sauf que, le Nord sauvage des Grecs commençait à la frontière visible de leurs chères cités. En revanche, la Rome républicaine suivie par celle impériale l’a érigé en valeur quasi universelle : étant le centre du monde, toute la périphérie non-romanisée a été assimilée à un espace barbarisant qui devait être civilisé par tous les moyens. Malgré cela, l’imaginaire humain a toujours manqué de repères tangibles pour s’orienter sur l’autre axe, celui Est – Ouest : le soleil qui se lève sur une montagne – toujours différente, selon l’observateur - ou qui se couche dans la mer – laquelle ? Ceux qui l’ont suivi des yeux n’ont jamais été capables de la nommer. Ce qui ont fait les Arabes, avant d’appeler l’horizon brûlant sous le nom ereb « coucher de soleil » (3). .
. Cette ambiguïté unipersonnelle ne peut être levée qu’avec l’établissement d’un repère intemporel : la religion. En effet, dès que le monde naissant judéo-chrétien a trouvé un pôle spirituel digne du nom, le Constantinople, l’humanité a du souffler un soupir de soulagement. Désormais, on savait que Rome par exemple se trouvait à l’ouest (de Constantinople) et que Jérusalem à l’est. Or, le système n’était pas exempte de vices : il a suffi que Rome s’érige en pôle indépendant pour que désormais tout un pan du monde ancien - Constantinople y compris - soit relégué à l’est. .
. La verticale virtuelle qui a germé au parvis de la cathédrale Saint Pierre constitue la première véritable ligne de démarcation qui a séparé en deux notre vieille Europe : puisque le soleil de l’Église demeure au zénith, tout ce pan de l’ancien monde où jadis il allait se coucher – l’occidens des Romains devient Occident, tandis que l’est - l’oriens demeure Orient. Tout le travail ultérieur constitue d’une part à tracer de nouvelles frontières à l’intérieur de l’espace – départageant les États – et de l’autre, à faire reculer les frontières connues du monde. Ainsi, l’Occident s’étale-t-il encore plus loin à l’Ouest, tandis que l’Orient s’agrandit-il toujours plus à l’Est – avec cette ligne immuable entre les deux qui traverse le temps pour devenir enfin une barrière, voire un rideau de Fer, qui sépare les cultures, les idéologies, les gens. .
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. Ce pays qui nous intéresse tant s’est trouvé tout près de Rome, mais toujours à l’Est. Appartient-il pour autant à l’Orient ? L’histoire peut apporter des éléments de réponse à cette question, la société fournit les autres, la mentalité des gens également éclaire sur ce point tandis que le cadre qui le circonscrit demeure toujours le même. Il appartient à la fois au monde méditerranéen – sa moitié orientale – et à la famille balkanique – le plus occidental de ses membres. Étant un élément de cette communauté de destin – sûrement original et vital mais sans doute impuissant – il a du se plier aux aléas de l’histoire, à la volonté des puissances militaires et économiques de la région. Voici pourquoi la réponse à la question précédente n’a été ni constante ni définitive, il suffit de suivre le fil du temps. Ce pays-là appartenait à l’Occident au temps des Romains, à l’Orient au temps des Byzantins, de nouveau à l’Occident au temps de l’offensive latine des Croisés et sans doute à l’Orient avec l’arrivée des Ottomans. En d’autres termes, depuis les temps antiques, le pays a été pris dans un mouvement cyclique dont la période est faite de siècles. Pour l’historien du pays, il n’y a que la résistance envers l’envahisseur qui demeure l’élément essentiel du peuple, l’ingrédient premier de son âme guerrière. Ce fil rouge traverse le temps et devient sa seconde nature : l’héroïsme populaire constitue la fibre glorieuse de l’être – est c’est avec du sang pur qu’il a teint le fond de son drapeau. Tenant tête aux ennemis, ce peuple a traversé le temps : voici pourquoi il apparaît aujourd’hui avec toutes ses attributions inimitables. .
. Au-delà d’une certaine image autoglorifiant, se profile un autre élément tout aussi essentiel : si la résistance constitue l’effigie à l’avers - la suite logique de l’agression, elle n’a pas pu empêcher ni l’occupation ni l’installation de la machine étrangère qui a toujours œuvré à l’intégration des ressources humaines et matérielles du pays. Après l’agression, la guerre – la vie glorieuse, il a toujours été question de l’occupation, la soumission - la vie tout court. Ainsi donc, la survie de ce peuple comme c’est le cas des autres peuples européens passe avant tout par la cohabitation – voici l’envers de la médaille. Cette magie qui se délivre du tableau inoubliable d’un petit peuple – David – contre l’agresseur monstrueux – Goliath, peut fonctionner uniquement quand la conscience et au premier lieu la subconscience admettent que derrière le jeune berger demeure Dieu lui-même ; d’abord il dicte la conduite, puis il arme la main. A ce point précis la réalité diverge de la légende : notre David finit par embrasser la foi de l’occupant. L’histoire a retenu l’islamisation des Albanais tandis qu’elle a presque oublié que les Illyriens ont abandonné le paganisme pour se convertir dans la religion des Romains, que les derniers illyriens romanisés ont choisi le rite oriental sous l’impulsion des Byzantins, que les Arbër se sont trouvés catholiques sous l’influence des Latins – tout cela bien avant que les Albanais finissent musulmans sous la poussée des Ottomans.
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. Devant les variables fournis par l’histoire (le visage occidental ou oriental, la variété des choix religieux), la géographie détermine la seule constante durant des millénaires : l’appartenance aux Balkans et rien que ce nom fait frémir, tellement il est lourd de sens, tellement est chargé de contradictions (4). Ce « pont » de passage entre l’Occident et l’Orient, ce « carrefour » de chemins n’est rien d’autre que le berceau de la civilisation européenne ; ce « macédoine » de peuples, ce « melting-pot » des cultures constitue le terroir de l’humanité tout entière ; cette « poudrière » de l’Europe, ce « champ clos » des Grandes Puissances est à la fois le miroir d’une certaine mauvaise conscience et le spectre des passions les plus ataviques qui éclairent la nature de l’Homme. Sans les Balkans et sans les Balkaniques, l’Europe n’aurait jamais été ce qu’elle est actuellement.
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. (1) Fernand BRAUDEL – La Méditerranée et le Monde Méditerranéen à l’époque de Philippe II, Éd. Armand Colin, Paris 1986.
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. (2) Gabriel LOUIS-JARAY - Au jeune Royaume d'Albanie (Ce qu'il a été - Ce qu'il est), Hachette et Cie, Paris 1914.
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. (3) Sous ce nom, les Arabes avaient également désigné cette terre lointaine qui s’étale dans cet horizon lointain : les îles égéennes ou encore Rhodes et Chypres. Il s’agit peut être, de la plus plausible des versions de l’origine du nom Europe. Le Zeus des Grecs avait fait mieux : il a enlevé la jeune fille Europe, fille de phénicien Agenor, pour l’emmener en Crète et lui faire faire le terrible Minos. L’Europe des Hellènes serait donc venue d’Asie, ayant des origines noires ! Au-delà de la mythologie, Hérodote d’Halicarnasse, « le père de l’histoire » sait déjà que l’Europe contient – à part ses Grecs – également les Ibères, les Celtes et les Scythes tandis que son Asie englobe la Libye, l’Éthiopie, l’Arabie, l’Assyrie, la Perse et les Indes. On peut se rendre compte que son axe Europe – Asie correspond plutôt à l’axe Nord – Sud que celui Ouest - Est. Les Romains demeurent également des grands géographes mais tout aussi confus sur ce sujet : dans son De Linguæ Latinæ en quinze volumes, Varro Raetinus - « le plus instruit des Romains », depuis son Ier siècle avant notre ère suggère que « la terre a été divisée par les régions du ciel en Asie et Europe. L'Asie s'étend en effet vers le midi et l'Auster, L'Europe vers le septentrion et l'Aquilon ».
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. (4) Predrag MATVEJEVITCH - Contradictions balkaniques, Lettre Internationale, n° 3, Paris, septembre 2000.
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. (Crédit photo: V.Karaj (Krasta-Krau)
 
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