" ...sur cet univers albanais aux allures d’un labyrinthe,
on ne peut avoir l’audace de poser des questions en apparence simples,
sans la conviction que la réponse puisse bousculer toute une construction de pensée,
tout un système échafaudé à l’aide de préjugés ou d’observations hâtives."
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[... La traversée temporelle offre un aperçu du face-à-face permanent avec les voisins rapaces, les puissances continentales et les Empires planétaires ; elle fait sentir la pesanteur des pouvoirs concurrents, des idéologies dominantes. La chronologie conflictuelle fait apparaître le déchirement constant entre l’Occident et l’Orient ; l'incertitude frémissante entre Jésus et Mahomet ; le choix difficile entre République et Monarchie ; l’affrontement sanglant entre communisme et nationalisme ; le flottement consenti entre démocratie et anarchie ; la palpitation excitante entre socialisme et affaires. Le registre spirituel témoigne de l’éternelle hésitation entre anonymat et gloire, entre identité et altérité, entre témérité et folie, entre douleur et espoir. L’alchimie fusionnelle du pays livre enfin la formule de la création des ingrédients humains de la nation : Illyriens et Arbër, Albanais autochtones et Slaves, voire Grecs, tout aussi autochtones que les premiers, Gegs et Tosks, clans belliqueux septentrionaux et communautés industrieuses méridionales, bajraktars intrépides et aristocratie beycale malléable, irrédentistes kosovars et nostalgiques çams, élites urbaines turcophiles et intellectuels francophones.]
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mardi 2 décembre 2008

L’identité européenne… des Européens.

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. Au fait, que représente-t-elle l’identité européenne ? Dépourvue de hautes prétentions, essayons d’éclairer quelques aspects de ce sujet qui fait objet de polémiques et de débats passionnés partout en Europe, hasardons-nous au moins d'aiguiser les angles.
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. Chacun s’accorde à dire que cette identité doit être une qualité essentielle de tous les habitants de l’Europe (Que représente-t-elle l’Europe, ne serait-ce de point de vue géographique ? Jusqu’où s’étend-elle ?). Autrement dit, il s’agit d’une identité où chacun trouve son expression tandis que le groupe voit le reflet de ses intérêts, une identité collective, voire même sociale (qui sont les limites minimales du groupe pour qu’il puisse constituer un collectif – famille, village ou quartier, ville, région ou l’État ?). Toutefois, pour qu’elle puisse être concrète, cette identité a besoin d’être nucléarisé dans ses propres éléments, voire ses propres champs communs : une communauté de destin ou de vie solidaire, une communauté choisie qui permet l’accomplissement des idéaux qui portent en soi l’espérance, une communauté de valeurs abstraites – pluralisme, tolérance, égalité, justice, non-discrimination (note 1) – qui en fin de compte constituent le socle de toute société civile, une communauté de loi ou de légalité (il manquent encore deux ou trois expressions – communauté de " communautés ", communauté d’intérêts et communauté d’actions – pour que l’identité européenne se transforme en Communauté Européenne – note 2). Devant la confusion, il suffit de dire que si l’identité européenne n’est pas encore définie en tant que concept, le besoin d’une telle définition est enfin une nécessité :
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. " .. peut-être la plus importante des tâches qui se pose aujourd’hui devant la Communauté Européenne est que cette dernière puisse entreprendre une réflexion nouvelle et suffisamment claire vis-à-vis de ce qu’on appelle identité européenne, une articulation nouvelle et suffisamment claire de la responsabilité européenne, un intérêt intensifié dans le sens profond de l’intégration européenne dans toutes ses implications concernant le monde contemporain, ainsi qu’un récréation de son ethos ou si l’on veut de son charisme. " (note 3)
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. Le dilemme devant lequel nous nous trouvons ressemble à celui de saint Augustin qui dans ses " Confessions " s’exprimait vis-à-vis le temps : " qu’est-ce donc le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus ". Voici pourquoi, il devient plus simple de comparer l’identité européenne avec le caléidoscope : qui change continuellement, à travers le mélange des perceptions du passé et la recherche d’un futur cohérent… comme une communauté multiforme et compliquée qui avant tout, contient un sens de appartenance envers une espace commune légale. (note 4)
. Or, si tous les chemins mènent vers l’héritage commun spirituel et moral qui se concrétise à l’intérieur de " l’espace commune ", les éléments les plus essentiels doivent être recherchés dans " la culture européenne ". (Pour lire le texte en entier: cliquer ici) .
. Et si jamais, cette identité européenne était l’amalgame des diversités que les différents peuples représentent en soi et qui les apportent au sein de l'Union ? Et si jamais encore, l’identité européenne pouvait se concevoir comme un creuset de cultures, véhiculées par les diverses civilisations que le continent ait vu ? En tant que " dynamique d’ensemble qui conjugue le passé, le présent et le futur ", la culture européenne ressemble à cette roche conglomérée, comprimée par le poids du temps, qui laisse toutefois apparaître l’entrelacement des différentes strates chronologiques : le monde matriarcal des agriculteurs – éleveurs néolithiques qui ont inventé la " civilisation de l’Europe ancienne " ; la société masculine et guerrière des " peuples des Kourganes " qui écrase la première pour donner naissance aux Indo-Européens ; l’invasion Celte avec ses rites mystérieux funéraires ; le monde hellène avec ses cités-Etats, ses philosophes et ses artistes de génie ; le monde romain et ses perfections en droit, en politique et administration ou encore en architecture ; le macrocosme germain et Goth et son pouvoir régénérant sur une Rome mourante ; l’univers byzantin avec ses sources religieuses judéo-chrétiennes, sa mystique slave et ses incomparables codes des Lois ; la lame de fond musulmane et ses inspirations scientifiques et théologiques ; la dispersion juive avec ses capacités intellectuelles, économiques et artistiques ; l’ensemble latin avec ses hiérarchies royales, ses savoir-faire technologiques et militaires…
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. Toutefois, l’identité européenne ne peut être conçue qu’au croisement d’une série de vastes mouvements interculturels de nature morale, politique et idéologique qui ont réussi à faire l’amalgame des apports. La religion chrétienne, ce " ciment de la première Europe " (note 5), fait partie du nombre. Reconnaissant l’égalité de tous devant Dieu, la dignité de la personne humaine dans la recherche du bien commun, elle établit le socle de la pensée et devient facteur d’unification des croyances, des organisations sociales et des moyens d’expressions. Font également partie du nombre les pratiques politiques et les expériences administratives comme les principautés, les royaumes et les empires. Ainsi s’établit l’ordre et se constitue le corps social, se composent les alliances ou les parentés, ainsi se différencient les élites. Parallèlement, des réseaux humains se mettent en place : des artisans et des guildes, des moines et des pèlerins, des chevaliers et des croisés, des nobles et des érudits, des marchands et des voyageurs…
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. Lequel de ces éléments manque-t-il à l’espace originel albanais ? Pratiquement aucun. Il a appartenu corps et âme à ce monde, se confondant avec lui dans les habitudes et dans les mœurs, partageant avec lui les péripéties et les malheurs. Sauf que la véritable aventure européenne commence en ce XVème ou XVIème siècle, le moment même quand les contrées albanaises deviennent partie de l’Empire ottoman. Or, il se trouve que les Ottomans n’ont pas partagé la même aventure, participé aux même dynamiques que les peuples de l’Europe chrétienne. L’authentique Europe embrasse la Renaissance, la Conquête, l’Inquisition, la Réforme, les Lumières, le romantisme et bien d’autres choses encore.
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. Malgré cela, le vaste fonds commun de la culture et le parcours commun des peuples, bref l’histoire, n’est qu’un dénominateur commun ni suffisant ni apaisant. Il faut également penser à d’autres éléments tels que l’éthique politique, la citoyenneté, l’éducation – sans oublier ces " similitudes de manières " qui caractérisent la pratique sociale ou encore les normes et les règles communes qui rationalisent le système économique. En dernier lieu, les Européens ont en commun des projets institutionnels et affichent une volonté d’appartenance. Et c’est surtout en terme d’approche commune et d’esprit de coopération que l’on conçoit l’identité européenne car, ni les principes qui les séparent ni les pratiques qui les déchirent ne manquent : il suffit de se rappeler des identités nationales extériorisées, des nationalismes agressifs, les idéologies concurrentes, les pouvoirs dictatoriaux ou autoritaires. A ce dernier chapitre appartiennent les Grandes guerres mondiales, l’extermination des Juifs et d’autres épisodes tout aussi dignes d’être oubliés.
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. A quelle distance, l’identité albanaise se tient-elle vis-à-vis de l’identité européenne ? D’un point de vue historique, les Albanais n’étaient pas les seuls à partager le périple ottoman Vu de l’Europe, tous les Balkans ou presque n’étaient qu’une " région intermédiaire, située entre l'Occident, l'Orient et l'Afrique, et centrée sur la Méditerranée (note 6) ", entraînés dans une dynamique post-byzantine et ex-ottomane, où les identités locales ont été construites sur l’exemple de certains modèles occidentaux et orientaux à la fois, suivant " une alchimie d'intégrations et de rejets qui a fait naître les peuples sud-est européens actuels ". A ce titre, les Balkaniques partagent davantage de valeurs qu’ils contestent de différences, inspirant Cvijić et autres anthropogéographes à élaborer des modèles de type homo balkanicus, animé d’une mentalité balkanique particulière.
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. Les premiers éléments de différentiation régionale apparaissent sur le plan socio-politique, dès l’établissement des frontières et l’institution des pouvoirs. Ainsi, l’identité régionale, voire nationale, paraît investie de nouvelles interactions – individu et pouvoir, société et élites, ce qui implique une discrimination des connaissances, des principes et des valeurs afin de produire des stéréotypes, alimentant le présent. Le passé devient ainsi un vaste champ de fouilles et l’histoire constitue cette matière malléable a souhait, indispensable pour ériger de nouvelles frontières imaginaires entre le Soi-même et l’Autre. Sur cette perspective, il ne suffit plus de demander ce que l’identité nationale représente mais, plutôt qui l’a construit et surtout pour qui et contre qui a-t-elle été construite (note 7).
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. Dès lors que la dichotomie entre le Soi-même et l’Autre est installée, le monde change de face. Elle se divise entre centre et périphérie, entre progrès et régression, entre modernisme et anachronisme. Sans aucun doute, l’Occident représente le modèle à suivre tandis que les Balkans ne sont que l’exemple à oublier. Pour les Européens, les Balkaniques ne sont que les autres tandis que pour les seconds, les premiers constituent cette partie idéalisée de soi-même, ce coté évanescent qu’on rêve être. Soyons enfin magnanimes ! Les civilisés Européens reconnaissent aussi que les arriérés Balkaniques représentent enfin une partie de soi-même ; sauf qu’il s’agit de cette partie honteuse à cacher, voire à effacer – intolérance, nettoyage ethnique, extermination …
. Toutefois, les européens ne peuvent pas ignorer que partout, les constructions identitaires fonctionnent d’une façon similaire : dans l’espace de l’Europe occidentale, dans l’espace centrale Mitteleuropa – voire même dans l’espace balkanique. La Première Europe – celle des nations et des États – jusqu’à la veille de la Seconde guerre mondiale, a du céder sa place à la Seconde Europe – presque invisible, car divisée par le Rideau de Fer et dissoute à l’intérieur des Blocs antagonistes. L’unique voix au milieu du désert fut celle du Général de Gaulle dans les années 60, qui osa définir la réalité européenne comme une communauté de valeurs de l’Atlantique à l’Oural. Sous l’inspiration socialiste, s’est vue naître une nouvelle vision – celle de l’Europe comme une troisième force, entre le capitalisme et le communisme, qui après la chute du Mur de Berlin s’est concrétisée en la Troisième Europe : une force nouvelle, intégrée de point de vue politique, économique et finalement culturelle de la sphère occidentale – une digne concurrente au marché mondial libéral. A ce stade de développement, la " Nouvelle " Europe poussée par le pragmatisme s’est fiée à son intuition et surtout à son jugement. Entre temps, elle avait dépassé cette barrière " du choc des civilisations ", confirmée par Huntington (note 8), intégrant dans son sein une Grèce qui appartenait à la fois au monde balkanique et au monde orthodoxe ; elle a consolidé son geste à travers l’admission d’une série de pays appartenant au " monde slave " - Pologne, République Tchèque, Slovénie ou Slovaquie, peut être incitée par leurs références catholiques. Or finalement, elle a récidivé avec le cas bulgare, appliquant sa confiance sur la sphère balkano-slavo-orthodoxe. Le seul pas qui elle hésite à franchir est l’acceptation des pays balkano-musulmans, sûrement à cause de leurs faiblesses démocratiques. Malgré tous les arguments employés et les logiques suivies, actuellement l’Union européenne a touché les extrêmes de son espace " naturel " : les frontières du monde orthodoxe " propre " - avec la Russie au centre et du monde musulman – avec la Turquie en tant que parfait représentant.
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. Le projet de l’identité européenne est né sous le signe de l’union. Cela a abouti comme une union économique - le charbon et l’acier – pour s’ouvrir tour à tour vers d’autres domaines : culturel, politique, institutionnel… Or avant tout, l’idée centrale de cette union était de modifier les rapports entre Soi-même et l’Autre, à l’intérieur de l’espace occidental pour tenter de mettre fin à la guerre. " Plus jamais ça " - veut dire, faire appel à la mémoire pour se rendre compte que la meilleure façon de dépasser un certain passé est de se fédérer autour d’une idée post-nationale. Faisant confiance à l’état de doit, à une substance vidée de son contenu historique pour devenir une norme, une institution – voici le fonds de pensée d’un Ulrich Beck quand il désigne son cosmopolitisme procédural comme essence de l’européanité. Malgré tout, aucun cosmopolitisme du genre n’est capable d’absorber le pouvoir de l’imaginaire collectif. Le fait de s’arroger le droit de fixer un " standard " de citoyenneté européenne sous-entend que désormais, on est en mesure d’ériger cette frontière imaginaire en une façon consentie, qu’on est capable de la déplacer, de redimensionner l’espace en termes d’Occident et d’Orient.
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. Laquelle des ces idées anime Kadare et autres Albanais quand ils proclament leur nouvelle " identité européenne " ? Probablement aucune - leur vision de l’histoire mise à part. A leur échelle, ils interviennent uniquement sur les clichés de Soi-même et de l’Autre : il suffirait alors de renier le passé pour devenir de " vrais Européens ". D’autres, ceux qui nous regardent de loin, pensent autrement :
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. Prétendre rejeter cette tradition musulmane, imaginer que l’immense majorité de la population pourrait abjurer sa foi, est une illusion dangereuse. Tout comme il serait dangereux de vouloir escamoter l’héritage ottoman qui, pour le meilleur et pour le pire, a façonné l’identité actuelle du peuple albanais, comme de tous les peuples de la région. Vouloir se débarrasser de cet héritage reviendrait à se priver de sa culture et de son identité. (note 9)
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. Sans trop comprendre son mécanisme interne et ses principes fondateurs, on croit uniquement savoir que l’Europe serait liée à l’Albanie par un hypothétique devoir de civilisation et d’assistance. Au fait, depuis quand ce continent déjà multiracial aurait-il exprimé le souhait de vouloir améliorer son image, à travers l’intégration de trois millions de peaux blanches ou de sangs bleus ? En quelle occasion, l’Europe multiconfessionnelle aurait-elle manifesté un sentiment de rejet vis-à-vis de ces deux petits millions de musulmans agnostiques, par crainte de ruiner son paysage religieux ?
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. 1) Armin von BOGDANDY - The European Constitution and European Identity: A Critical Analysis of the Convention's Draft Preamble, dans: Weiler and Eisgruber, eds., Altneuland: The EU Constitution in a Contextual Perspective, Jean Monnet Working Paper 5/04.
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. 2) Concernant le socle commun et les valeurs qui stucturent la Communauté Européenne, voir : SZAZADVEG – European values & Identity : A reflection for an indispensable discussion, Szazadveg Foundation, Austrian Institute for European Security Policy.. 2005.
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. 3) Vaclav HAVEL - Discours devant le Parlement européen, 8 mars 1994.
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. 4) Council of Europe – European identity : a kaleidoscope undergoing constant development, " The notion of Identity ", Discussions, April 17-18, 2001.
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. 5) Voir : Dominique HAMON & Yvan Serge KELLER - Fondements et étapes de la construction européenne, PUF, 1997.
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. 6) Albert DOJA - Formation nationale et nationalisme dans l'aire de peuplement albanais, Europa, Volume 3, No 2 – 2000.
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. 7) Dimitar BECHEV – Constructing South-East Europe : the Politics of Regional Identity in the Balkans, Europe and the Mediterranean Convergence, Conficts and Crisis (Working Paper Series), European Studies Centre University of Oxford, Ramses 2 paper 1/06, march 2006.
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. 8) Voir : Samuel HUNTINGTON – Le clash des civilisations, Ed Odile Jacob, Paris 2000.
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. 9) Voir : Jean – Arnault DERENS – Christianisme et identité albanaise, Religioscope, Études et analyses nr. 12, mai 2007. në : http://religion.info.

dimanche 9 novembre 2008

Les identités miraculées religieuses.

. . Le schéma assez complexe des identités ethnolinguistiques demeure toutefois largement incomplet si on le prive d'un autre aspect fondamental, celui religieux. Le tableau ainsi offert ressort une fois de plus de l'ordinaire. Partagés entre leurs deux grandes religions monothéistes - le christianisme et l'islam - chacune divisée en deux branches majeures - catholique et orthodoxe pour la première, sunnite et alevis pour la seconde - les Albanais se distinguent nettement vis-à-vis du reste de l'Europe.
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. Après cinq siècles de vie commune avec les Ottomans, une certaine logique a été respectée : à la veille de leur indépendance, les Albanais étaient le seul peuple voué à l'Islam en Europe, si l'on exclut bien entendu les périphériques Turcs et les divisés Bosniaques (note 1). Toutefois, il fallait attendre un quart de siècle pour que l'évidence intuitive devienne une certitude. Enregistrant pour la première fois l'appartenance confessionnelle des habitants, le recensement du 1939 nous apprend que parmi 1.180.000 habitants, il avait 826.000 musulmans (70% de la population), 212.000 orthodoxes (18%) et enfin 142.000 catholiques (12%). Malgré cela, la communauté musulmane était loin d'être le corps homogène dont il avait l'air : environ 600.000 (73% des musulmans) appartenaient à la tendance sunnite traditionaliste et le reste, 226.000 individus (27%) étaient des adhérents des confréries mystiques musulmanes - les tarikat (note 2). Si l'on exclut ce recensement effectué en 1942 sous la bonne garde des Italiens (note 3), les données directes ultérieures manquent cruellement malgré une série de sept recensements complets, effectuées durant l'époque communiste. Ainsi, toutes les références aux chiffres demeurent des simples projections qui ont une valeur comparative.
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. La géographie des groupes confessionnels n’est que le reflet de l’évolution de la société humaine. Les religions les plus anciennes - chrétiennes en l’occurrence – ont survécu à l’offensive de l’Islam soit grâce au relief inaccessible (le Nord profond catholique) soit grâce à l’ombrelle de la grande Église œcuménique de Constantinople (le quart Sud Sud-Est orthodoxe). Pour le reste, il faut compter les bouleversements socio-politiques, sur la mobilité des populations ainsi que sur un certain degré de compréhension réciproque entre communautés (note 4). Au coucher de la monarchie zogollienne et à l’aube du pouvoir communiste, les catholiques se sont trouvés groupés dans une zone étroite, comprenant la ville de Shkodër et ses environs ainsi que les zones montagneuses de Malësia e Madhe, de Mirditë et de Lezhë. En revanche, les orthodoxes évoluent dans une bande assez large allant de Pogradec et Korçë au sud-est jusqu'à Himarë à l'ouest, passant par Berat, Përmet et Gjirokastër plus au Sud. Des îlots importants de population orthodoxe vivent à Myzeqe ainsi que dans les villes près de la côte : Tiranë, Kavajë et Durrës.
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. Tout le reste du pays demeure musulman : la plaine côtière, les vallées des rivières Mat, Erzen, Shkumbin, Osum et Vjosë ainsi que le haut relief de la partie centrale et méridionale. Également voué à l'Islam demeure le territoire de la haute vallée de Drin, y compris une bonne partie de Rrafshi i Dukagjinit, à frontière avec la région de Kosovë. Ceci étant dit, la réalité sur le terrain est beaucoup plus complexe car de nombreuses zones du pays réputées de majorité chrétienne ne sont qu'un entrelacement de communautés, principalement orthodoxes et musulmanes.
. Quant aux Kosovars, ils demeurent majoritairement musulmans sunnites. Les confréries mystiques soufis sont peu nombreuses tandis que les orthodoxes albanophones sont inexistants (moins de 1% de la population). En revanche, la minorité catholique (environ 4 voire 5% de la population) est concentrée dans le plateau du Rrafshi i Dukagjinit et dans les villes de Gjakovë et de Prizren. D'autres îlots d'albanais catholiques se trouvent autour de Prishtina ou de Gjilan. Enfin, le profil religieux de la minorité albanaise de la Macédoine ressemble à celui des Kosovars, avec les catholiques en moins et quelques confréries mystiques en plus. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici) .
. Ainsi représentée, la communauté de langue albanaise donne l’impression d’un bloc assez homogène humain, le plus important groupe des musulmans balkaniques. La situation n’a pas manqué d’attirer l’attention des spécialistes en religion et des politologues qui craignaient cette redoutable « transversale verte », allant de Turquie en Bosnie – en passant bien entendu par l’Albanie ou le Kosovë. Au-delà d’une certaine déception des milieux anti-islamistes, l’absence du motif religieux durant la dernière guerre du Kosovë et pendant les troubles d’ordre civil du 1997 en Albanie a soulevé une nouvelle question : ces Albanais, sont-ils de véritables musulmans ou pas ?
. La réponse est très contrastée et comme d’habitude, elle obéit aux convictions des observateurs. Toutefois, la plupart sont d’avis que le poids de l’Islam dans la vie sociale ou politique et ses représentations dans l’espace public diffèrent selon l’endroit où l’on se trouve et que la spiritualité musulmane est vécue différemment en Albanie par rapport au Kosovë, voire en Macédoine. Sans aller jusqu’à l’affirmation qu’ils existent d’autant d’Islam que de communautés albanaises, cela veut simplement dire que l’identité religieuse semble obéir à des logiques divergentes (note 5).
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. Cette problématique qui semble affecter profondément l’Islam se rencontre également au sein de la religion chrétienne. Chez les Albanais, l’adhésion à une communauté religieuse n’est pas « l’expression d’une foi et d’une théologie précise », d’ailleurs très mal connue, mais plutôt « d’une appartenance à une collectivité ayant ses propres traditions et repères culturels (note 6) ». Loin d’appartenir au domaine du dogme, l’identité religieuse paraît avant tout comme un fait culturel, une appartenance à un système de valeurs familiales et sociales. On est musulman ou chrétien par tradition, par attachement et tant pis pour les rites : on peut ainsi prier sans aller à l’église ou à la mosquée tout comme on peut rentrer dans ces lieux de culte pas pour faire la prière. Observer le Ramadan sans respecter le jeûne, assister à la messe sans connaître le traître mot des Évangiles – tout ceci est possible dès lors que l’enseignement des doctrines religieuses n’a jamais été une préoccupation majeure. Souvent, une simple évocation au Dieu paraît suffisante à cette religiosité traditionnelle pour qu’elle s’épanouisse, pour que l’Homme transcende dans une piété sincère. Malgré le temps, le tableau dépeinte par les observateurs européens n’a pas encore perdu ses vives couleurs des siècles passés (note 7).
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. Une difficulté d’ordre pratique se dessine cependant, quant à l’interprétation de l’état d’esprit religieux. Est-ce l’expression de la tolérance traditionnelle – réelle ou imaginaire - dont les Albanais sont si fiers, à juste titre ? ou, au contraire : un état de mysticisme incertain où manque « le lien direct entre l’identité communautaire et le sentiment religieux personnel d’un individu » ? Sommes-nous dans « un fonds religieux commun dans laquelle les cultes religieux se rejoignent et où les contours des identités religieuses s’effacent » ou plutôt dans une croyance banale où la trivialité du quotidien remplace l’élévation spirituelle à travers la prière ?
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. A travers le filtre instrumentaliste « nationaliste », on peut déduire intuitivement que cela n’est que l’effet d’une islamisation peu profonde effectuée sur une population au sein de laquelle les croyances chrétiennes antérieures hésitaient à choisir entre le catholicisme et l’orthodoxie. Si l’on ajoute également l’effet déstabilisant du Bektashisme qui puisait ses racines dans les superstitions païennes afin de réunir ses adeptes autour d’une hérésie, on ne doit pas être très loin d’une nouvelle « exception albanaise ». Exception ou pas, ces identités religieuses interagissent et s’expriment en étroite relation avec d’autres éléments tout aussi essentiels de nature ethnolinguistique, culturelle, voire régionale. On n’ose même pas imaginer le résultat d’une telle superposition de facteurs, agissant sur une telle variation de groupements humains fragmentés.
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. Ce qui semble être un prédicat interne de la nation albanaise est justement cette façon authentique de trouver l’équilibre à travers l’instabilité, de créer l’ordre par le désordre. Il semble également qu’il préfère plutôt évoluer dans son état naturel isentropique que de se plier à l’autorité artificielle de la Providence. Devant de tels esprits « insensibles » et peu malléables, les religions s’émoussent ; elles perdent leur splendeur, leur attrait mystérieux, leur pouvoir occulte ainsi que leur agressivité caractéristique. Elles deviennent un fertilisant quelconque du terroir culturel communautaire. Il importe peu que les gens se perdent dans ce dédale de dogmes incomplets et de communautés morcelées, pourvu que cet enchantement envers ce monde unique perdure. Or, l’ennui est qu’ils sont entourés d’un monde extérieur qui tourne sur des principes différents des leurs.
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. Ce peuple qui se croit descendre des Dieux, sinon des Pélasges et par conséquent, aussi divins qu’eux, s’est toujours trouvé face à une énigme inextricable, s’est toujours heurté à un mur d’incompréhension :
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. Tandis qu’ils disposent de tels moyens humains, capables d’envahir les Balkans, de reconstituer des États mourants ou encore de remettre sur pied des Empires, ils demeurent impuissants face à l’appétit des voisins insatiables. Tandis qu’ils exportent des Hommes illustres au monde entier, il n’y a que les dictateurs qui leur réussissent. Tandis qu’à priori, ils sont les meilleurs combattants du monde, tous les agresseurs rentrent chez eux comme dans un moulin. Tandis que le monde environnant n’arête pas de s’agrandir, leur espace vital diminue sans cesse. Pourquoi Dieu est-il si injuste avec eux ?
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. Peut être parce que, à force de « jeter une poignée d’encens dans chaque autel de tous les Dieux qu’il a entendu parler », ils ne sont entendus par personne. Ne serait-il plus judicieux de choisir un seul, le meilleur ? L’idée n’est pas neuve. Elle est née à cette époque lointaine de la « Renaissance Nationale », fruit du talent de Pashko Vasa, mieux connu sous Vaso Pasha – un homme de lettres et de politique, originaire de Shkodër. Son quatrain, désormais fameux, devient tout un programme : « Lève-toi l’Albanais, sors de ta torpeur ; Autour d’une besa serrez-vous, tous frères ; N’admirez pas églises et mosquées : La foi des Albanais demeure l’albanité !” Voici le Dieu qui leur a manqué : l’albanité, un idéal national qui réside hors les particularités multiples, voire religieuses.
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. - L’albanité veut ainsi dire transcender les religions actuelles - voici le sens direct d’interprétation de cet appel, lancé en ce lointain 1878. Sous cette bannière, quelques représentants des leurs élites se sont réunis autour du projet de la Nation albanaise. Il est symptomatique qu’aujourd’hui, l’appel initial de Vasa continue à être interprété comme « non religieux mais pas antireligieux, un principe politique, qui visait l’union des Albanais au-delà de leurs appartenances religieuses », comme un effort pour « laïciser la conscience nationale » (note 8) qui pouvait heurter même les institutions ecclésiastiques – vu leur tendance à servir les intérêts des étrangers.
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. - Parallèlement à l’effort vasian de « laïcisation de la conscience religieuse », une poignée d’albanistes de l’époque préparatoire de l’indépendance a toujours été de l’avis que l’essence de l’albanité ne résidait pas dans « la dénonciation de l’altérité religieuse et encore moins dans condamnation de la religion en tant que telle ». Il s’agissait plutôt de contrer l’utilisation de la religion « en tant qu’instrument de division par des hiérarchies ecclésiastiques non nationales » (note 9). Ce sens généraliste de l’albanité trouve son écho dans l’activisme de quelques figures illustres du Mouvement National qui soulignaient consciemment - ou qui sentaient inconsciemment – que la foi religieuse demeurait un élément de première main de la construction de l’identité nationale et que, l’opposition à la réalité multiconfessionnelle pourrait produire l’image d’un Albanais « agnostique », voire « athée ». Dans le sillage de cette mouvance, Naim Frashëri lançait un appel aux responsables bektashi pour qu’ils s’investissent activement à l’albanisme car selon lui, le bektashisme demeurait l’expression de la croyance au « Dieu véritable ». Au-delà de toute conception politique, l’instrumentalisation nationaliste de la religion trouvait sa place à l’intérieur de son large sphère spirituelle..
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. - L’autre sens – l’indirect - est celui qui a germé après la création de l’État indépendant : l’albanité veut dire nationaliser les religions. Ce projet a touché tour à tour les musulmans sunnites, les Bektashis ou encore les Orthodoxes qui sous l’optique patriotique coupèrent leurs liens avec leurs centres respectifs, pour trouver un statut autocéphale. Le résultat dépasse les commentaires : les sunnites ont perdu à la fois les subsides et ressourcement dans le dogme : les Bektashis se sont déclarés le « centre de l’univers » tandis que les orthodoxes ont du déambuler durant des années pour réunir les trois malheureux membres de leur Saint Synode. Cela a, certes, renforcé l’autorité d’un roi laïque comme Zog Ier dans son rôle de protecteur des religions, aggravant entre temps le dilemme identitaire.
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. - Un quatrième sens – l’apocryphe – était celui adapté par les autorités communistes : l’albanité veut dire supprimer les religions au nom d’une cause, qui dans son ultime but peut être assimilé à l’idéal national. Les résultats d’un tel projet furent immédiates : l’irréductible clergé catholique fut exterminé, le malléable clergé sunnite fut réduit au silence et absorbé, le plaisant clergé orthodoxe fut utilisé puis écarté, l’original clergé Bektashi fut d’abord félicité puis remercié. Tous – curés, papas, hoxhas, babas – perdirent tour à tour leurs croix et croissants, leurs barbes, leurs soutanes, leurs couvre-chefs et enfin leurs têtes ; le pays perdit ses monuments de culture ; les croyants leurs lieu de culte ; les gens simples leurs repères. Plus qu’un désastre, ce fut un cataclysme, un déluge tel que Noé à vécu à son temps. Sauf, que le nouveau Noé n’avait rien à mettre dans son arche car tout avait péri entre-temps, y compris l’albanité nouvelle.
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. - Un dernier sens - le contresens – est né dans nous jours. Selon ce dernier, l’albanité ne peut être conçue qu’à travers une option unique : choisir la véritable Religion, celle qui rapprocherait les Albanais au monde actuel. Parmi les multiples représentants des divers courants de cette pensée philosophique, deux d’entre eux sortent du lot, proposant des issues totalement différents, voire antagonistes. Le premier, Ismail Kadare, appartient à la catégorie des « occidentalistes » qui rejettent l’Islam ainsi que le passé ottoman du pays, au nom de la modernité et des valeurs européennes (note 10). Le second, Abdi Baleta, s’érige en représentant du courant « islamo-nationaliste ». Il soutient l’idée d’un retour sans concessions à l’Islam – à ce générateur de la conscience collective - au nom du salut de la Nation albanaise qui a été façonné, élevé, voire préservé par les Ottomans. D’ailleurs, c’est à travers l’Islam en tant que vecteur commun que « l’unité nationale albanaise ou l’unité de l’Albanie ethnique divisée » puisse être retrouvée.
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. Qui des deux détient la clé de l’avenir ? Probablement aucun. Ce n’est pas en faisant des rêves prémonitoires de genre : « .. que mon peuple ait accepté enfin la religion catholique de ses aïeuls et que mon pays ait choisi de joindre son destin : celui de la communauté des pays civilisés et chrétiens de l’Europe.. » que « l’image mutilé » de l’Albanie acquiert une chance supplémentaire d’être refaite à neuf. Ce n’est pas non plus, en s’accrochant à une certaine conception du passé désormais révolue, qu’on puisse arriver à épanouir les aspirations légitimes de ces musulmans à la recherche des « paradis perdus ». Faut-il pour autant accepter un nouveau pari, celui prôné par la nouvelle intelligentsia, qui fait appel au dynamisme humain des Gegs et des Kosovars musulmans, dopé par une culture geg qui puise ses racines dans l’héritage catholique (note 11) ? Que faire alors de cette Nation multiconfessionnelle, de cette richesse dont tous les héritiers se sont disputés les faveurs, avant de demander le du qui est le leur ? Que faire également de la croyance de tout en chacun, de cette valeur universelle, de ce droit inaliénable de l’individu - défini comme tel dans toutes les Chartes du monde ?
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. Mais enfin : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Le sens du débat actuel est clair, quoique les questions soient aussi veilles que l’humanité. Soulevant de telles questions essentielles, sommes-nous en train de convaincre nous-mêmes ou, en revanche, essayons-nous d’ouvrir les yeux à ceux qui sont censés nous accueillir un jour ? Un peu les deux à la fois car, quelque part, on nourrit l’espoir secret que plus on est solidaire, mieux on peut convaincre.
. Avouons-le, si le spectre d’une Turquie musulmane, bientôt membre de la Communauté européenne, effraie la plupart des cercles chrétiens d’Europe, le refus poli mais ferme, prononcé jusqu’à présent par les Vingt-Cinq pays unis, terrifie et affole l’Albanie. Débarrassons-nous alors de la Turquie et à l’occasion, de quelques siècles de notre passé ! Pourquoi alors, ces Albanais – si connus pour leur opportunisme en matière de religion – n’entameraient-ils pas le chemin de croix à l’envers : se convertir massivement en chrétiens, catholiques si possible, afin d’être acceptés, voire intégrés en Europe ? Tant que la Grèce régularise quelques anonymes, devenus entre temps orthodoxes ne serait-ce que pour accélérer ce processus ; tant que l’Église catholique ouvre ses portes à quelques « brebis galeuses », venant du monde politique, pourquoi l’Europe unie n’accueillerait-elle pas tout un peuple qui, illuminé subitement au vue de la grande porte, s’est converti en masse et dans la joie, aux bords de l’Adriatique ?
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. Ces scénarios, faits pour les candides, ne réussissent pas à faire l’unanimité à l’intérieur de l’espace albanais. Établissant de nouvelles catégories imaginaires, tels que « l’identité européenne des Albanais (note 12) », ils ne font que soulever les contradictions et attiser les passions autour du thème de l’identité nationale – absente depuis un moment sur la place publique. Avec l’Europe désormais en vue, il est légitime de souligner que « nous appartenons à l’Europe » - comme Kadare le fait. Sauf que, ce cri de cœur si lapidaire soit-il ne supprime pas l’envie à poser la véritable question : « est-ce que l’Europe veut de nous ? ».
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. Chacun peut constater – et les hommes politiques d’abord – que l’optimisme de Bruxelles paraît circonspect à plusieurs titres. Ils suffit de suivre l’actualité et d’observer la façon dont les pays balkaniques tels que la Bulgarie ou la Roumanie ont été intégrés. Entre temps, ni les Européens ne semblent être assurés sur leur propre avenir ni les États membres ne semblent enthousiastes à faire d’autres sacrifices financiers. L’horizon 2015 voire 2020 paraît toujours plus possible que certain. Cela laisse au moins le temps nécessaire d’approfondir cette question de l’identité albanaise qui, si l’on croit les spécialistes (note 13), demeure largement dépendant d’une connaissance défaillante du passé des Albanais et de leur psychologie.Toutefois, avant de commencer leur éprouvante aggiornamento, les Albanais ont intérêt à savoir d’avance que représente-t-elle l’identité européenne des européens.
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. 1) La comparaison avec les Bosniaques s’impose surtout pour des raisons historiques, malgré le fait que l’appartenance confessionnelle de ces derniers est fondamentalement différente de celle des Albanais. En 1879, les musulmans bosniaques constituaient seulement 38.7% de la population totale, le reste étant des chrétiens orthodoxes et catholiques – respectivement 42.9% et 18.1%. En 1921, le nombre des musulmans décroît d’avantage et il représente que 31% de la population. Seulement en 1971, les musulmans deviennent majoritaires en Bosnie-Herzégovine - (39.6%), devant les serbes (37.2%) et les croates (20.6%), et en 1991, à la veille de l’indépendance, les musulmans constituaient 43.7% de la population de la république. Voir : Xavier BOUGAREL - Bosnie, Anatomie d’un conflit. Paris, 1996.
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. 2) Installées au pays à l’époque de la haute conquête ottomane, les confréries mystiques font désormais partie intégrante du décor local. Sans aucun doute, les Bektashis constituent le courant le plus populaire et l’un des plus influents. Ils sont suivis de près par les Halveti, les Kadiri, les Mevlevi, les Saadi, les Rifai et autres Celveti, tous considérés comme des composantes de la famille Alevian ou Alevi. Selon les spécialistes, du point de vue doctrinal, « le Bektashizme représente un Islam hétérodoxe, un système éclectique et syncrétique hétérogène et souvent incohérent – un conglomérat d’ésotérisme musulman, des croyances indigènes d’Anatolie et d’Iran avec l’infiltration de diverses formes schismatiques chrétiennes ainsi que des idées philosophiques soufi ». Si l’on rajoute également « plusieurs influences, croyances et traditions populaires balkaniques de l’époque pré-ottomane » ainsi que « des pratiques turco-shamanistes, des éléments provenant des systèmes mystiques proto-turques, des préceptes de l’orthodoxie Shiite et d’autres principes de l’extrémisme religieux », on comprend mieux pourquoi la définition du Bektashizme demeure encore problématique.Frappés d’interdiction par le Sultan Mahmoud IInd suite à l’extermination des Janissaires en 1826, les Bektashis ont pu survivre en Albanie, se rattachant au courant traditionnel sunni. Plusieurs figures marquées de l’histoire du pays sont issues de ce milieu fécond, parmi lesquelles se distinguent les frères Frashëri. Voir sur le sujet : Rajwantee LAKSHMAN-LEPAIN - Bektashis of Albania, Minorities in Southeast Europe, Center for Documentation and Information on Minorities in Europe - Southeast Europe (CEDIME-SE), septembre 2000.
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. (3) Selon le recensement effectué par les Italiens, le pays comptait 1.128.143 habitants. De ce nombre étaient les 779.417 musulmans y compris les Bektashis, soit 69% de la population totale, les 232.320 orthodoxes, soit 21%, et enfin les 116.259 catholiques, soit 10%. Voir sur le sujet : Robert ELSIE – Islam and the Dervish orders of Albania : un Introduction to their history, development and their current situation. Dans; www. Elsie.de/Dr Robert Elsie. Le décompte présenté par Odile Daniel, provient également de cette époque et représente des chiffres similaires avec le précédents: 763.723 musulmans (68.9% de la population totale), dont 599.524 sunnites (54.2%) et 164.199 membres des sectes mystiques (14.8%), 229.080 orthodoxes (20.7%) et 113.897 catholiques (10.3%). Voir : Odile DANIEL – Nationalité et religion en Albanie, L’Autre Europe, n° 21-22, 1989.
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. (4) Quant à a la géographie religieuse des Albanais, voir: Jean – Arnault DERENS – Christianisme et identité albanaise, Religioscope, Études et analyses nr. 12, mai 2007. Dans : http://religion.info/.
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. 5) Rajwantee LAKSHMAN-LEPAIN – Albanie, les enjeux de la réislamisation, dans : Xavier BOUGAREL et Nathalie CLAYER (sous la dir.) – Le Nouvel Islam balkanique, les musulmans, acteurs du post-communisme 1990 – 2000, Édition Maisonneuve & Larousse, Paris, 2001.
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. 6) Rajwantee LAKSHMAN-LEPAIN – Albanie, les enjeux de la réislamisation, dans : Xavier BOUGAREL et Nathalie CLAYER (sous la dir.) – ibid. cité.
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. 7) Lady Montagu, l’épouse de l’ambassadeur de Sa Majesté la Reine d’Angleterre à Constantinople (1717, écrit à ce sujet : « Ces gens qui vivent entre chrétiens et mahométans et qui ne sont pas versés en controverse, se déclarent absolument incapables de juger quelle est la meilleure religion ; mais, pour être certains de ne pas rejeter entièrement la vérité, avec une très grande prudence, ils observent les deux et vont à la mosquée le vendredi et à l'église le dimanche .. ». Voir : Mary WORTLEY MONTAGU - Letters and Works éd. Lord Wharncliffe Philadelphia 1837 ; cité dans : Faik KONICA - Shqipëria: kopshti shkëmbor i Evropës juglindore (l’Albanie, jardin montagneux du sud-est de l’Europe) : dans Œuvres, Tirana 1993.Mieux encore, Hughes écrit ceci : « le musulman albanais souvent prend pour épouse une chrétienne. Il amène ses fils à la mosquée et il permet à ses filles d’aller à l’église avec leur mère. Lui-même va d’un temple à l’autre sans gène ». Voir : T.S. HUGHES - Travels in Greece and Albania, London 1830, 2 éd., vol 2 ; également cité dans : Faik KONICA - Shqipëria: kopshti shkëmbor i Evropës juglindore (l’Albanie, jardin montagneux du sud-est de l’Europe) : dans Œuvres, Tirana 1993.
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. 8) Kolektiv autorësh (Instituti i Historisë - Akademia e Shkencave të Shqipërisë) - Historia e Popullit Shqiptar v.I e II , Bot.. Toena, Tiranë, 1994 - 2002.
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. 9) A l'appui de cette idée, entre autres Clayer cite Mgr Fan Noli. Ce dernier, en une tribune éditée par le journal "Kombi" en 1938, s'exprime suir le fait religieux et sotient la thèse que si les divisions religieuses ont créé une division ethnique entre Albanais, cela est l'oeuvre de la plus haute hiérarchie ecclésiastique "étrangère" qui avait transformé la division religieuse en contradiction politique, plus particulièrment entre les chrétiens orthodoxes et les musulmans. Ainsi, Noli venait au conclusion que ce n'étaient pas les religions qu'il fallait changer - d'autant plus que cela ne peut être imposé à la population - mais les ecclésiastiques, les serviteurs du culte car ces derniers étaient devenus des instruments des ennemis politiques de la nation. Voir: Nathalie CLAYER – Aux origines du nationalisme albanais : la naissance d’une nation majoritairement musulmane en Europe. Éd. Carthala, Paris 2007.
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. 10) Elle est déjà connu l’opinion de l’écrivain qui épingle l’Islam comme « l’un des deux plus lourds malheurs qui ont frappé le peuple albanais, l’autre étant le communisme ». Il a récidivé de nouveau avec ses opinions qui qualifient le catholicisme comme « la première religion des Albanais », rajoutant également que « les orthodoxes ne sont que des catholiques convertis durant la scission de l’Église chrétienne »..
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. 11) L’image est donné par Vehbiu dans : Ardian VEHBIU - Standard Albanian and the Gheg Renaissance: A Sociolinguistic Perspective, Dans : International Journal of Albanian Studies (IJAS), vol 1, issue 1, fall 1997, N Y. Il est ensuite repris et analysé par Clayer dans : Nathalie CLAYER - Islam et Identité Nationale dans l’Espace albanais (Albanie, Macédoine, Kosovo) 1989-1998, Archives de Sciences Sociales des Religions 115, Juillet - Septembre 2001.
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. 12) Il s’agit d’un débat, dominé par la polémique entre I. Kadare et R. Qosja après la publication de leurs dernières œuvres respectives « Identiteti Evropian i Shqiptarëve - sprovë (l’Identité Européenne des Albanais – un essai) » et « Ideologjia e Shpërbërjes (l’Idéologie de la fission) ». Comme les titres laissent apparaître, l’objet de la polémique est l’influence des cultures européennes et ottomanes sur l’identité des Albanais actuels.
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. 13) Rajwantee LAKSHMAN-LEPAIN – L’Albanie : une nation encore à inventer ?, dans: DE WAELE J.-M. & GJELOSHAJ K. (sous la dir.) - De la question albanaise au Kosovo, Éd. Complexe, 1999.

lundi 13 octobre 2008

Les identités éteintes de la diaspora.

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. Depuis que le nom Albanais est apparu dans les Balkans, il est devenu à tort ou à raison synonyme de quelqu’un qui quitte son pays pour aller ailleurs, la plupart du temps pour s’installer chez ses voisins. Sur ce sujet, on connaît déjà l’opinion des historiens serbes qui répètent à l’envie l’invasion albanaise du Kosovë – sûrement parce qu’aujourd’hui cette province est définitivement acquise aux Albanais. On connaît à peine celui des historiens grecs qui demeurent muets quant à l'envahissement albanaise de la Grèce depuis les temps reculés. Et pourtant, Dieu sait que si le premier cas de figure est hautement suspect pour ne pas dire imaginaire, le second est bien réel. Les raisons d’un tel mutisme sont tout à fait compréhensibles : personne ne veut admettre que la nation moderne grecque ait pu naître sur une telle souche, d’autant plus qu’elle est actuellement invisible.
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. Toutefois, l’histoire a retenu qu’au milieu du XIVème siècle, répondant à l’appel des seigneurs byzantins, francs, serbes, catalans ou vénitiens, d’importantes vagues migratoires albanaises repeuplèrent les régions de Thessalie et d’Attique ainsi qu’une partie du Péloponnèse. Ils ont fondé de très nombreux centres d’habitation de nature agricole ou pastorale, contribuant à la résurrection de ces anciennes provinces byzantines, dévastées par les guerres, la famine et les épidémies. L’histoire a retenu également qu’une seconde vague rejoint les contrées hellènes vers la fin du XVème siècle, avec l’extension de la résistance albanaise dirigée par Skënderbej contre les Ottomans. Des milliers de familles albanaises furent installés dans la région d’Attique, de la Thrace et dans les îles de l’Egée (Eubée, Andros, Ydra, Spetses). D’autres vagues migratoires de moindre importance d’albanophones survinrent plus tard, durant le XVIIème, voire le début du XVIIIème siècle, fuyant parfois l’islamisation des terres albanaises ou la vengeance des seigneurs locaux. Ce fut le cas des habitants de la région de Souli, pourchassés par Ali Pacha de Tepelenë. Ce parfait mélange entre le substrat local hellène et le soutien albanais s’est montré d’une étonnante vitalité et d’une redoutable efficacité. Elle a survolé le temps et surpris les Ottomans durant le célèbre Révolution grecque. D’entières générations de marins, d’armatoles, et autres klephtes étaient issues de ce milieu hautement explosif, tout comme leurs adversaires ottomanisants des beys et leurs milices musulmanes, souvent d’origine albanaise. Jetés à corps perdu dans cette effroyable boucherie gréco-albano-ottomane, ils ont écrit les épisodes les plus poignants à Tripolitza, à Athènes, à Mesolonghi et à Chio.
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. Les Kolokotronis, Bouboulina, Koundouriotis et autres Botzaris, Miaulis ou Kanaris, étaient tous de sang albanais – des Arvanitas qui parlaient une idiome archaïque du dialecte tosk de l’albanais. Ils se sont combattus, se sont tués et entretués pour faire cette nouvelle Grèce minuscule, mais indépendante, entre 1821 et 1829.
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. Ces voyageurs européens qui - découvrant la Grèce – ont aperçu les deux races qui la composaient, les Grecs et les Albanais[note 1] ne se sont point trompés : les Arvanitas ont veillé sur le berceau de leur pays d’adoption. Ils ont également œuvré à la gloire de la Grèce, souvent au détriment de leur ancien pays d’origine.S’unissant au creuset de la formation de l’identité grecque, l’autre identité – celle albanaise – a du se diluer. C’était le prix à payer pour devenir un parfait citoyen hellène. Depuis, les Arvanites se sont considérés être une composante essentielle de la société grecque, refusant assidûment de s’identifier aux Albanais actuels. De très bons chrétiens, voire des fondamentalistes orthodoxes et adeptes de l’ancien calendrier, ils se sont définitivement différencié de l’État qui a pu naître dans les contrées jadis les leurs. Renier une telle image de laïcité pour ne pas dire musulmane, devenue plus tard le symbole d’Antéchrist - communiste et athée, tel était devoir premier de l’Église grecque dont ils sont les plus fidèles serviteurs. Dans cette espèce d’antagonisme larvé qui a sévi continuellement entre voisins balkaniques et qui souvent tourne en conflit, ils ont choisi définitivement le camp des fervents défenseurs de l’État hellène[note 2]. La seule marque d’origine qui perdure encore est leur langue qui a disparu de la place publique, se rétractant dans quelques cercles familiaux. [pour lire l'article en entier, cliquer ici] .
. Constituent-ils une minorité ethnique dans le vrai sens du terme ? Avant de laisser le soin au législateur de donner une définition durable et universelle du terme « minorité ethnique » il faut rappeler que sur le sol grec vivent aujourd’hui 200.000 arvanites (1.600.000 selon les estimations des membres de la communauté) et que toute tentative de récupération aux fins nationalistes est vaine et sans aucun fondement. Avant tout, cette communauté témoigne de l’existence des destins parallèles : celle d’une nation entière, vitale et en pleine recherche identitaire et celle de son ancienne branche, gardienne d’une certaine forme de mémoire linguistique.
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. Le dernier service, mais pas le moindre, qu’ils rendent à l’État hellène est le rôle de prête-nom : derrière l’appellation Arvanites se cachent aujourd’hui toutes les autres populations d’origine albanaise vivant sur le territoire grec. L’agrandissement du royaume Hellénique dans les régions septentrionales aux dépens de l’Empire ottoman mourant, à la fin de XIXème siècle et au début du XXème, entraîna l’annexion de larges territoires où les Albanais et les Grecs se sont toujours côtoyés. L’expansion de la Grèce vers le Nord et le Nord-Ouest fut préparée longtemps en avance par les cercles panhelléniques de l’Athènes, envoyant dans ces territoires des bandes armées qui terrorisèrent la population locale et qui éliminèrent les éléments nationalistes albanais les plus marqués. Entre les guerres de 1897 et celles balkaniques, la Grèce s’empara des territoires de la Macédoine méridionale, autour le lac de Prespë – y compris la population locale d’origine albanaise qui vivait depuis des lustres dans les villes comme Castoria ou Konitsa, qui était albanaise sans être arvanites. Parallèlement, la Grèce annexait de larges territoires de l’Épire du Nord, y compris les villes de Arta, Préveza, Igouménitsa et Janina – la Çamëria (Tsamouria des Grecs). La prise de l’Épire fut suivi par l’expulsion et l’expropriation des populations locales albanophones, à majorité musulmanes. Tout le monde ou presque en Albanie se souvient de ces vagues humaines, repoussés hors de la Grèce, dont les derniers faits remontent entre les années vingt et les années quarante du siècle dernier. Il s’agissait de milliers et de dizaines de milliers de personnes, des familles entières, une population entière appelée çam, qui laissèrent tout derrière eux pour s’installer sur des terres nouvelles entre Konispol et Durrës. Une minorité restante fut obligée de changer sa religion, son mode de vie et jusqu’aux noms de famille pour survivre. En 1937, les statistiques grecques reconnaissaient encore 90.000 albanophones malgré l’interdiction formelle d’usage de leur langue. Aujourd’hui, personne ou presque en Grèce ne se souvient de ces faits et de cette « purification ethnique » qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de gens[note 3]. Bien au contraire, selon le point de vue officiel des gouvernements successifs de l’Athènes, il n’existe pas de minorité albanaise sur le sol grecque[note 4]. Vu d’Athènes tout semble être conforme car aucune statistique officielle ne laisse filtrer le nombre exact des albanophones ou de ceux qui se réclament comme tels Peu importe si les sources non-grecques, appuyées sur des estimations approximatives, avancent un chiffre compris entre 400.000 à 1.000.000. Il faut ajouter à cela un demi-million de nouveaux migrants qui sont considérés comme économiques.
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. Une seconde branche de la diaspora est celle des Arbëresh de l’Italie. Cette importante colonie albanaise vit sur la péninsule Apennine depuis le XVème siècle. Une partie d’entre eux quittèrent leur pays d’origine qui à l’époque s’appelait Arbëri – le pays des Arbër - après la mort de Skënderbej et la prise des dernières villes (Krujë et Shkodër) par les Ottomans. De nombreux autres vinrent des contrées grecques, des Arvanites fuyant l’avancée ottomane. Ils se sont installés depuis dans plusieurs villages de Calabre, de Basilicate et de Sicile, préservant leurs coutumes et surtout leur langue archaïque. Du point de vue historique et même linguistique, les Arbëresh sont très proches des Arvanites ; ils se diffèrent sensiblement quant aux liens avec l’Albanie : tandis que les Arvanites se sont dévoués corps et âme à leur pays d’accueil, les Arbëresh ont donné une contribution appréciable dans l’évolution de la culture et de la langue albanaise à travers des siècles. Leur nombre aujourd’hui s’estime entre 115.000 et 120.000 répartis entre 47 communes, dispersées sur sept régions (Abruzzes, Molise, Pouilles, Campanie, Basilicate, Calabre et Sicile) et neuf provinces (Pescara, Campobasso, Avellino, Foggia, Taranto, Potenza, Cosenza, Catanzaro et Palerme).
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. Les Arbëresh ne sont pas reconnus en tant que minorité nationale. Par conséquent, leur langue ne fait pas partie du groupe de langues minoritaires dont la tutelle est assurée par l'État en vertu de la Constitution italienne. Cependant sur le plan régional, l'albanais jouit d'une certaine reconnaissance officielle dans les statuts d'autonomie de la Calabre, de la Basilicata et de Molise.
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. Enfin, il reste « la Terza Albania » ou la diaspora albanaise de par l’Europe et le monde. Sans aucun doute, la Turquie a été depuis des siècles la première destination des Albanais en quête de travail ou de gloire. Les arrière-arrière-petits-fils et petites-filles de ces militaires ou fonctionnaires, de ces artisans ou commerçants d’origine albanaise – ou Arnaouts – se comptent par centaines de milliers, voire quelques millions, éparpillés entre Istanbul, Izmir, Brousse et Anatolie. Rares sont ceux qui le savent et encore moins ceux qui utilisent leur langue à l’usage domestique. Plusieurs milliers d’autres albanophones se sont été installés sur les terres turques au cours du XXème siècle. Il s’agit de Kosovars et d’Albanais de Macédoine de confession musulmane chassés par la Yougoslavie royale et de Tito ; il s’agit encore des albanophones de Grèce, échangés contre les Grecs de l’Asie mineure ; il s’agit enfin des Albanais proprement dit – des panislamistes, des antizoguistes, des anticommunistes, des post-communistes, des pro-Berisha et tant d’autres.
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. A part la Turquie, les Albanais ont migré depuis le XIXème siècle dans nombreux pays voisins (Roumanie, Bulgarie..) ou dans d’autres pays du bassin méditerranéen (Égypte) où ils ont crée de véritables colonies à vocation commerciale ou ouvrière[note 5]. Il est toujours très difficile d’évaluer leur nombre, d’autant plus que en d’autres temps plus modernes, ils n’ont pas hésité à quitter leurs pays d’accueil pour traverser l’océan à la découverte du Nouveau Monde.
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. Dès la fin de XIXème siècle, les flux migratoires albanais furent réorientés vers l’Amérique du Nord, l’Argentine ou encore l’Australie. Les États Unis demeurent largement en tête grâce à leurs centres industriels - Boston, Detroit, Chicago, New York, qui furent de gros consommateurs de main d’œuvre bon marché. Actuellement, on dénombre quelques centaines de milliers d’Albanais aux States – venant d’Albanie, du Kosovë et de la Macédoine depuis un siècle - et une centaine de milliers au Canada.
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. Le vieux Continent n’a pas été épargné non plus par l’immigration des Albanais. Jusqu’à une date récente, l’Allemagne et la Suisse furent des destinations privilégiées pour les Kosovars en quête de travail tandis qu’actuellement les Albanais se dirigent vers l’Angleterre, en passant par la Belgique, voire la France. ----------------------------------------------------------------------------
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. [1] Voir sur ce sujet : Jean-Claude BERCHET (éd.) – Le Voyage en Orient : Anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle, éd. Laffont, Paris 1992.
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. [2] Est-ce pour cela et pour d’autres services rendus à la nation que le gouvernement grec considère les Arvanites comme un insignifiant groupe ethnique, classé juste après les Roms et loin derrière les Valaques, les Dopii (les Gréco-Macédoniens) ou les Pomaques (minorité bulgare convertie à l’islam) ? Pour plus de détails sur le sujet voir le site officiel de l’Ambassade de Grèce en France .
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. [3] Le choix du terme approprié devient difficile : entre le mot génocide employé par les représentants çam et « purification ethnique » tant utilisé dans cette fin du XXème siècle c’est sûrement le deuxième qui doit l’emporter. La première vague des atrocités et des massacres contre la population çam de confession musulmane a touché la région de Çamëri (Tsamouria en grec) après les guerres balkaniques et à la veille de la création de l’Etat indépendant albanais. Entre les tueries sur place, l’expropriation des terres, l’exil de quelques milliers de jeunes dans les îles égéennes et le départ forcé en Turquie, les çams eurent l’aperçu du prix à payer pour devenir citoyens grecs. La deuxième vague suivit la signature du traité de Lausanne (janvier 1923) qui prévoyait l’échange des populations entre la Grèce et la Turquie. Face à la protestation albanaise, la Ligue des Nations dépêcha une Commission sur place et conclut à l’exclusion du déplacement des populations musulmanes albanophones d’Epire. Malgré cela, des dizaines de milliers de gens d’origine albanaise ont été transférés de force vers l’Anatolie tandis que de milliers d’autres rentrèrent en Albanie ou choisirent l’émigration. La troisième vague, la plus meurtrière, survint durant l’été de 1944, œuvre de l’EDES (Ligue Nationale Démocrate Hellène) du Général Napoléon Zervas, lui aussi d’origine Arvanitas. Environ 30.000 musulmans çams, accusé de collaboration et de connivence avec les forces de l’Axe, ont été chassés vers la frontière albanaise. L’expulsion a été menée dans véritable bain de sang, de destruction de leurs maisons et d’expropriation de leurs biens, sous le regard des officiers de liaison britanniques. Aujourd’hui, on compte quelques 200.000 çams de confession musulmane en Albanie et environ 40.000 çams de confession orthodoxe en Grèce. Pour plus de détails voir : Miranda VICKERS – The Cham Issue, Albanian National & Property Claim in Greece – Conflict Studies Research Center, G109, april 2002.
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. [4] Le recensement de la population de Grèce effectué en 1985 donne le tableau suivant : Grecs 98.5%, Turcs (musulmans) 0.9% - environ 120.000 personnes vivant en Thrace occidentale, Pomaques 0.3%, Arméniens 0.2%. Dans un Balkan dominé par les problèmes d’interpénétration des populations et des minorités ethniques, la Grèce représente pour ainsi dire un cas « unique » d’un pays pur de point de vue ethnique, survolant à l’aide des minorités grecques qui se trouvent naturellement dans tout pays limitrophe.
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. [5] Pour créer une idée sur l’implantation des Albanais en Turquie et en Roumanie voir : Gilles de RAPPER - Les Albanais à Istanbul, Dossiers de l’IFEA, Nr. 3, Institut Français des Études Anatoliennes, 2000 ; ou encore : Sébastien GRICOURT – La participation de la communauté albanaise de Roumanie au mouvement national albanais (1878 – 1912), Mémoire de DREA, Institut National des Langues et des Civilisations Orientales (INALCO), Paris – juin 2003.

dimanche 5 octobre 2008

Les identités tronquées des minorités.

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. Avec seulement 5 à 6 % de minorités nationales et ethniques vivant sur son territoire, l’Albanie est un cas singulier au sein de la communauté balkanique, connue pour ses débordements d’ordre ethnique. Cela s’explique en premier lieu pour des raisons historiques, liées à la création de l’État albanais. Dernier-né de la région, à la veille de la Première Guerre mondiale, il a du accepter des solutions territoriales qui correspondaient plutôt aux convoitises des voisins rapaces qu’aux vœux des Albanais. Le résultat se passe de commentaires : les frontières ont été tracées bien à l’intérieur de l’aire de peuplement de l’ethnie albanaise ce qui a fortement réduit les probabilités d’inclusion des populations étrangères au sein du nouvel État. Cela étant dit, vu le chevauchement inextricable des populations balkaniques, il a du recueillir quelques dizaines de milliers de Grecs, quelques milliers de Macédoniens, quelques centaines de Monténégrins et un nombre indéfini de Valaques ou de Roms (quelques dizaines de milliers pour chacune communauté ?) – une misère par rapport à quelques centaines de milliers d’Albanais restés dehors.
. Suivant leur degré de sédentarisation et d’attachement avec leur pays d’origine, on distingue des minorités nationales ou les rassemblées (Grecs, Macédoniens et Monténégrins) et les minorités ethniques ou les dispersées (Valaques et Roms, Juifs et Arméniens).
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. La minorité grecque, la plus nombreuse et la plus organisée du pays, a des profondes racines dans les districts méridionaux de Gjirokastër, de Delvinë et de Sarandë tandis que des groupements plus ou moins homogènes de grécophones vivent dans le pourtour frontalier ainsi que sue la côte ionienne (Himarë). Au nom de cette minorité, la Grèce a toujours réclamé ses droits territoriaux sur une large zone du Sud albanais - l’Épire du Nord - et cela, dès le lendemain de la proclamation de l’indépendance albanaise. Malgré le tracé définitif de la frontière méridionale en 1914 et les rectifications successives en 1923, l’État hellène n’a jamais cessé de réclamer son « », incitée sans doute par la faiblesse chronique de son voisin. Cela a généré une tension constante dans les relations réciproques, poussant inévitablement les autorités de Tiranë à sanctionner la minorité grecque.
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. Combien d’individus compte-t-elle cette minorité grecque ? Les estimations ont toujours été contradictoires : en 1922, une enquête menée sous les auspices de la Société des Nations, a établi à 22.500 le nombre des grécophones en Albanie (note 1). En 1989, les sources officielles albanaises rapportent le chiffre de 59.000, soit 2 % de la population de l’époque (note 2). Sans hésiter, les lobbies Épirotes d’Athènes répondent que tout cela est archi-faux car, selon leurs estimations, l’Albanie abrite 400.000 grecs sinon d’avantage, soit plus de 12 % de sa population. Jouant l’arbitre, le gouvernement des États Unis d’Amérique avance « prudemment » le chiffre de 266.000, soit 8% de la population. On aurait envie de dire, à priori, que le gouvernement albanais souhaitait minimiser la présence de la minorité grecque sur son territoire, que les chauvins grecs voulaient surgonfler les effectifs pour mieux appuyer leurs revendications territoriales et que les Américains étaient désintéressés, autrement dit objectifs. Qui devait-on croire ? Une dictature communiste qui régnait par la terreur politique, une démocratie naissante européenne qui défend un groupe minoritaire humilié ou le premier pays démocratique du monde qui veille sur la défense des droits de l’homme ?
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. Toutefois, le « coupable » se voyait de loin : il s’agit de la Société des Nations – le plus désintéressé et le plus neutre de tous. En effet, il était simplement impossible que 67 ans plus tard, la population grécophone de l’Albanie puisse être multipliée par 17,8 – selon les prétentions du gouvernement d’Athènes, voire même par 11,8 – en conformité avec les calculs de Washington. Pour une fois, Tiranë pouvait se sentir comblée car selon elle, la croissance de la minorité grecque demeurait dans les normes de la croissance moyenne de la population globale du pays (2,65 fois contre 2,80 fois).
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. La meilleure façon de découvrir la vérité était de regarder de près cette minorité grecque. Il est vrai que depuis des années, elle avait subi de nombreuses restrictions de ses droits religieux, linguistiques et culturels. Pire encore, elle ne pouvait pratiquement pas communiquer avec le monde hellénique, à deux pas de la frontière, ni se ressourcer dans la culture de ses ancêtres. Malgré tout, elle pouvait s’exprimer librement en privé et en public dans sa langue d’origine, elle jouissait d’écoles primaires et de publications en langue grecque, d’une filière de formation de maîtres d’école toujours en cette langue, ses représentants siégeaient dans les plus hautes instances politiques du pays. Mieux encore, elle bénéficiait de la reconnaissance de son existence : ses membres, ne possédaient-ils des cartes d’identité qui les qualifient de citoyenneté albanaise et de nationalité grecque ? Tout cela n’était pas suffisant pour Athènes qui reprochait à son voisin de vouloir renier l’identité spirituelle de la minorité grecque. Le principal élément qui étayait cette thèse fut la campagne antireligieuse de l’État albanais, démarrée en 1967, perçue avant tout comme une intervention volontariste ayant pour but l’effacement de l’identité nationale. On touche ainsi le fond du problème. Outre le fait de mettre dos à dos deux systèmes politiques antagonistes, cette affaire de minorité grecque met en contradiction deux conceptions sociétaires concurrentes, deux opinions culturelles adverses, deux lectures d’histoire divergentes. (pour lire le texte en entier, cliquer ici) .
. - La première - celle communiste albanaise - relègue les différences (langue, culture) au domaine privé tandis que le domaine public est réservé à l’expression politique conformiste, propre à une société uniformisée et embrigadée par une idéologie dominante. Ce schéma exclut la religion ; d’abord, parce que l’histoire lui a légué une multitude de religions qui apparaissent comme autant de facteurs qui divisent la société et ensuite, parce que l’idéologie marxiste ne peut pas tolérer une « idéologie » concurrente. Sous cette optique, une minorité nationale ou ethnique n’est rien d’autre qu’une composante sociétaire comme toutes les autres : elles participent aux desseins étatiques de la construction du socialisme, subissent les contraintes et souffrent les conséquences. Il importait peu à la dictature du prolétariat si les adversaires politiques à écraser étaient des albanais de souche ou membres des minorités.
. Quant aux écoles de langue grecque ou encore l’inscription « nationalité grecque » sur les papiers d’identité, le régime de Hoxha n’avait rien inventé : il ne faisait que suivre une tradition établie depuis l’époque de la monarchie zogollienne, entérinée par les décisions de la SDN et de la Cour Internationale de Justice de la Haie dans les années trente. Sur ce registre, Hoxha faisait même pire que son illustre prédécesseur car, il n’a jamais osé soulever la question des minorités albanaises qui se trouvaient sur le territoire voisin. Restant sur la défensive, il subissait les effets dévastateurs d’une propagande grecque très active qui annihilait ces peux d’efforts entrepris en faveur de la minorité hellène.
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. - La seconde pratique - celle démocratique grecque - part du principe immuable de cette grande injustice faite au pays hellène avec l’amputation de Vorio Epire, revenue arbitrairement à l’Albanie. Proclamée à haute voix sur la place publique ou murmurée dans les milieux politiques, cette pensée parcourt constamment toutes les initiatives politiques entreprises par Athènes. En d’autres termes, la Grèce ne voit pas une minorité grecque installée chez le voisin mais un prolongement naturel de « sa population » qui vit sur « ses propres territoires » et qui légitime par sa seule existence, les prétentions territoriales grecques sur le Sud albanais.
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. L’autre sujet de discorde demeure la religion. Traditionnellement, la Grèce considère que entre la nationalité et la religion existe une parfaite adéquation. Autrement dit, chaque croyant actif de rite orthodoxe, voire même passif – ou encore toute personne sur son territoire portant un prénom de connotations orthodoxes, est de nationalité grecque. Le pas successif est l’extension du concept sur tout individu qui se trouve sur les territoires voisins. Cela apporte la triple commodité de pouvoir bénéficier du pouvoir spirituel de l’Église comme vecteur nationaliste, de confondre tous les orthodoxes albanais et les Grecs de souche et enfin, d’exclure tous les musulmans de Grèce comme non-grecs. Voici pourquoi, la démocratie hellène manque-t-elle de substantielles minorités nationales sur son territoire, à l’instar des autres pays balkaniques, et cherche-t-elle ses enfants égarés dans les territoires voisins.
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. Si l’on entend enfin, les témoignages directs des représentants de cette minorité en Albanie, il ressort avant tout qu’ils étaient des hommes et des femmes comme tout le monde, coincés entre l’Albanie et la Grèce. Parmi eux, il y avait des croyants, des anciens calendaristes et des athées ; des monarchistes, des républicains et des communistes, des résistants antifascistes, des indifférents et des collabos ; des agents de l’Asfalia grecque et des espions de Sigurimi albanais. Leurs rangs avaient grossi avec les opposants de la dictature de Metaxa, avec les survivants de la Guerre civile de 1946 – 1949. On est loin de ce bloc homogène de nostalgiques de l’hellénisme décrit par Athènes, de ce troupeau de moutons égarés allant aux abattoirs de Hoxha. Cette communauté a vécu tous les aléas de la construction de cette nouvelle société communiste ; elle a eu ses victimes et ses héros, ses relégués dans les camps de travail et ses volontaires dans les nouveaux chantiers. Elle a enfin fourni d’innombrables techniciens et ingénieurs, de professeurs et de lettrés, de militaires et d’hommes politiques qui ont servi le régime, sans renier ni leurs origines ni leur langue maternelle. Ce n’est pas par hasard si, en dehors de cette zone regroupant une centaine de villages près de la frontière méridionale, la ville qui comptait le plus grand nombre de membres de cette minorité était Tiranë.
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. Après la chute du communisme, les minoritaires grecs sont redevenus propriétaires de leurs terres et pu rouvrir leurs églises, avec l’aide de la Grèce. Ils ont pu également se déplacer en terre hellène pour retrouver leurs familles et leurs proches ou encore pour travailler, espérant faire fortune. En revanche, ils ont du découvrir l’autre face de la médaille : qu’ils sont de véritables grecs tant qu’ils demeurent en Albanie car, une fois en Grèce, ils sont considérés comme des réfugiés venus de l’autre coté du monde.
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. La seconde minorité de pays est celle macédonienne qui vit dans une dizaine de petits villages aux environs du lac Prespë e Vogël (Mali Prespa) du district de Korçë et de Devoll, ainsi qu’autour de la ville de Peshkopi, plus au Nord. La première zone correspond à un morceau de territoire cédé par l’État hellène en 1922, suite à la décision prise par la Conférence des Ambassadeurs, visant à rectifier des frontières albanaises, tandis que la seconde est le prolongement naturel de la population slavophone qui vit à Gora, actuellement incluse au Kosovë. Cela explique également l’appartenance confessionnelle de ces populations : les macédoniens de Prespë sont des chrétiens orthodoxes tandis que les gorani de Golloborda sont exclusivement des musulmans. Les sources officielles albanaises parlent d’environ 5.000 personnes d’origine macédonienne (note 3), repartis entre Prespë et Dibër. En contrepartie, les autorités de Skopje, se référant à des sources non identifiées européennes, avancent le chiffre de 30.000 personnes - une estimation toutefois obtenue indirectement. Récemment, des représentants des associations macédoniennes sur place, tout en admettant qu’en matière de droit l’État albanais reconnaît beaucoup plus que leurs voisins grecques ou bulgares, regrettent le fait qu’il ait confiné la reconnaissance de cette minorité sur une aire géographique restreinte de Prespë. Faisant écho de l’attitude du gouvernement macédonien et des déclarations du Premier ministre nationaliste Georgievski, ils n’hésitent plus à affirmer publiquement que sur le territoire albanais vivent quelque 350.000 macédoniens ethniques, dont 20.000 seulement à Tirana et des dizaines de milliers à Korçë, à Elbasan ou ailleurs. Étrangement, ces allégations peu scrupuleuses ressemblent à celles des lobbies vorio-épirotes et paraissent avoir un seul but : donner une monnaie d’échange aux revendications de la population albanaise en Macédoine.
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. Enfin, quelques centaines de personnes d’origine monténégrine ou serbe réside encore dans la ville de Shkodër et à Vrakë sur les berges du lac, tout près de Monténégro. Leur nombre a fortement chuté après le rapatriement de plusieurs d’entre eux en Yougoslavie, dès le début des années 90.
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. Parmi les autres minorités, qualifiées de dispersées, la plus nombreuse et la plus intégrée est celle Aroumaine ou Valaque, proche des actuels Roumains. Présente depuis au moins quatre siècles dans cette partie des Balkans, cette ancienne population semi-nomade, vivant jadis de l’élevage, a été sédentarisée au point de devenir partie intégrante de la population locale. Pourtant, elle n’a jamais manqué de références culturelles ou linguistiques et encore moins, de références historiques. Il suffit de se rappeler la décision du Sublime Porte en 1905 de reconnaître un millet Aroumain ; de se souvenir de ces hommes d’affaires, de lettres ou de science aroumains, de « ces parfaits citoyens des Balkans, capables de préserver leur culture sans avoir besoin de recourir à la guerre ou à la politique, à la violence ou à la malhonnêteté »(note 4).
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. Combien d’Aroumains vivent sur le territoire albanais ? Des témoignages récents émanant du milieu aroumain affirment que la communauté valaque d’Albanie est la deuxième des Balkans par son nombre et avoisine les 100.000 personnes. D’autres avancent l’hypothèse qu’ils sont davantage : entre ceux qui ne savent même pas qu’ils appartiennent à cette communauté et les autres qui le savent mais qui ne connaissent pas un traître mot en aroumain, cela devait donner à peu près 200.000 individus (5). Les Valaques – ou les Çoban (les Bergers), selon l’appellation locale - sont pratiquement concentrés dans le Sud du pays : dans une large zone allant de Pogradec à Ersekë, en passant par Korçë, de Përmet à Sarandë, passant par Gjirokastër ainsi que dans la bande littorale allant de Vlorë à Durrës et passant par Fier, Lushnje et bien entendu, à l’inévitable Tiranë. À cause de leur religion orthodoxe et de leur aire de répartition près de la frontière avec la Grèce, ils sont souvent décomptés comme des grecs par l’Athènes officielle tandis que, pour les autorités albanaises il n’a jamais existé un problème valaque. Selon le point de vue officiel, les Aroumains sont simplement des citoyens albanais de nationalité albanaise, malgré leur « hobby » de parler de temps à autre une langue qui ressemble étrangement au Roumain. Il faut savoir qu’en matière de minorités nationales, la politique des autorités albanaises a inévitablement suivi la pratique marxiste (note 6). L’existence de telles minorités est envisageable seulement s’il s’agit des citoyens nationaux qui se disent appartenir à une communauté de langue et de culture distincte, montrant des caractéristiques d’un groupe humain homogène et assez nombreux ; cette communauté doit être attachée à un territoire adjacent à un État voisin dont la population nationale paraît en lien avec cette communauté. Vu ainsi, les Grecs d’Albanie étaient censés constituer une minorité nationale, tout comme les Macédoniens ; ce n’était pas le cas pour les Aroumains qui n’avaient ni l’homogénéité requise, ni une langue standard et encore moins un lien fort avec une nation voisine.
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. Seulement après la chute du système totalitaire communiste, les Aroumains (Valaques) ont pu s’organiser aux seins des premières associations d’ordre culturel, au nom d’une identité aroumaine. L’État post-communiste albanais les a enfin reconnus en tant que minorité(note 7) distincte tandis que la Roumanie, dans un élan de patriotisme, leur promettait des bourses d’études aux dépens du gouvernement roumain, à condition de faire prévaloir leur origine valaque. Jugé aux limites de l’ingérence par Tiranë, ce projet a du être vite abandonné. Malgré cela, ce qui leur fait cruellement défaut est justement cette identité : tandis qu’une partie d’entre eux se définissent comme des Albanais, ayant des références aroumaines, l’autre partie se départage entre les Aroumains pro-Grecs et les Aroumains pro-Roumains, la différence venant principalement du fait qu’ils auraient choisi la voisine Grèce pour travailler ou la lointaine Roumanie comme lieu d’études pour leurs enfants.
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. La minorité la plus ignorée et la plus disparate est sans doute celle des Roms. Elle vit sur le sol albanais depuis des siècles, les premiers témoignages remontant au XVème siècle. Connus sous différents noms locaux, souvent péjoratifs (gabel, magjyp, arixhi, kurbat, katal ou qifto), elle est installée dans la périphérie des villes de Tiranë, Durrës, Elbasan, Gjirokastër ou Korçë, souvent dans des quartiers à part, ainsi que dans plusieurs villages de la plaine de Myzeqe, près de Fier, ou de Berat. Les Roms se regroupent au sein de quatre tribus principales : les Meckari, Kabuzi, Kurtofi et Cergari, (note 8) sous le nom de cette dernière s’identifiant en effet deux tribus différentes : les “Shkodrans” et les “Besaqe Roma”. Sur le territoire albanais vit autre groupement humain proche des Roms, les Jevgs, qui partage le même sort et le même traitement discriminatoire passif mais qui refuse de se confondre avec les premiers. Selon les spécialistes, il s’agit d’un groupement humain d’origine égyptienne, voire copte, venue dans les Balkans depuis les premiers siècles de notre ère. Il est difficile de chiffrer ces deux minorités, les estimations donnant une fourchette allant de 10.000 à 150.000 membres (note 9). Durant leur longue existence sur le sol albanais, les Roms ont généralement vécu dans une cohabitation assez pacifique avec le reste des groupes ethniques et n’ont pas connu des graves persécutions à cause de leur origine. Ils furent épargnés même durant les années de la Seconde Guerre mondiale, lorsque leurs semblables étaient traqués partout en Europe et ramenés de force dans les camps de concentrations nazis.
. Les Roms n’ont jamais été reconnus en tant que minorité ethnique durant les recensements de la population. Seulement à partir de 1989 et à leur propre demande, une partie de la communauté Rom a été recensée comme faisant partie des « autres », dans la liste des nationalités présentes sur le territoire. Actuellement, les Roms sont une minorité légalement reconnue, sans pour autant faire figure d’une minorité admise publiquement. Ils souffrent encore d’une « image déficiente », forgée de méfiance, voire de méprise, et aggravée par leur faible degré de sociabilité.
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. Enfin, la plus discrète est la petite communauté juive, vieille de quelques siècles et forte de quelques centaines de personnes, concentrée à Tiranë et à Vlorë. Très prudente, elle a pu survivre durant les années d’occupation fasciste et nazie, puis se fondre dans le décor durant les années du communisme. Entre 1991 et 1992, toute cette communauté prit la route d’Israël, suivant l’appel de l’État Hébreu, bien entendu avec le consentement des autorités locales. .
. Après cette longue revue des minorités vivant sur le territoire albanais, l’estimation initiale de 5 à 6% devient hautement circonspecte pour ne pas dire fausse. Il suffit de faire les comptes ! Au pire des cas, il s’agit de 400.000 sinon davantage de Grecs, de 350.000 Macédoniens, de 200.000 Aroumains, de 150.000 Roms et Jevgs ainsi que de quelques milliers d’autres groupes mineurs : au total 1.100.000 habitants de ce cher pays, soit un bon tiers de la population. Mis à part la moitié des Roms, tous sont de confession chrétienne orthodoxe et vivent dans la partie méridionale. Que faire alors de ce chiffre de 20% d’orthodoxes qui ressort régulièrement durant les estimations sur la population ? Y a-t-il quelqu’un sur place qui pourrait être chrétien orthodoxe et Albanais de souche à la fois ? Il faut toutefois s’estimer heureux que les Turcs ne soient pas de la mêlée au nom d’une quelconque identité musulmane car, il fallait se munir d’une lanterne, à l’exemple de Diogène le cynique, afin de chercher l’Albanais !
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. Le dernier regard se place dans l’inévitable grille d’analyse de la participation des minorités nationales au jeu du pouvoir politique. Il est désormais admis comme un postulat que le succès des communistes auprès la population méridionale durant la Seconde guerre a été en grande partie facilité grâce à l’adhésion massive des minorités nationales. C’était le cas des Aroumains, des Macédoniens mais aussi des Grecs qui apportèrent non seulement leur soutien mais également leurs meilleurs éléments. Il suffit de regarder la composition des instances dirigeantes du PCA durant la guerre : un Koçi Xoxe venant des contrées grecques de Negovani, d’origine albano-macédonienne, un Nako Spiru né à Durrës de parents aroumains ou encore un Spiro Koleka venu d’Himarë, réputée grecque.
. La tradition se perpétue par le PTA après la guerre : à la place de Xoxe qui finit au bout d’une corde ou de Spiru qui se donna la mort, d’autres jeunes aroumains et macédoniens montent les marches – à cotés d’un Koleka qui paraît éternel. Il est désormais incontestable qu’un quart, voire un tiers du Bureau Politique soit composé de minoritaires. Est-ce à cause de leur cruauté particulière, si prisée par les communistes qui l’utilisèrent pour soumettre le peuple albanais – comme certains acclament (note 10) ? Le terrain paraît hautement glissant car, malgré ce sentiment anticommuniste naturel voire congénital qu’un homme de lettres puisse avoir, il existe une certaine tradition qui dépasse les clivages politiques et les considérations idéologiques.
. Même si l’on a déjà oublié que l’un des pionniers de la Renaissance Nationale fut Naum Veqilharxhi, que l’auteur de l’hymne national fut Asdreni, qu’un certain Fan Noli, à son époque premier archevêque de l’Église autocéphale albanaise puis Premier ministre – tous étaient plutôt aroumains qu’albanais, il suffit d’avoir en vue une réalité présente post-communiste. Peut-on utiliser ce critère de « cruauté particulière » pour interpréter le fait qu’un ancien Premier ministre comme Nano vient d’un milieu proche de la minorité grecque ; que l’autre ancien Premier ministre Majko ne peut pas cacher ses références aroumaines – et que tous les deux ont juré fidélité devant le Président Moisiu – lui aussi « pur » aroumain ?
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. (1) James PETTIFER – Greek Minority in Albania in the Aftermath of Communism – A New Ruling Elite ?, Conflict Studies Research Centre, G 97, July 2001.
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. (2) Voir sur ce sujet et sur les autres minorités nationales en Albanie, l’opinion de l’État albanais dans : United Nations (International Convention for the Elimination of all Forms of Racial Discrimination CERD) - – Repports Submited by States Parties Under Article 9 of the Convention – Addendum Albania : CERD/C/397/Add.1, march 2003.
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. (3) Voir à ce sujet : RAPPORT soumis par l’Albanie au Conseil d’Europe conformément à la Convention - Cadre pour la Protection des Minorités Nationales – juillet 2001.
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. (4) David BINDER – Vlachs : a Paceful Balkan Peuple, Mediterranean Quarterly, 15. 4, 2004.
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. (5) Stephanie SIEVERS – SCHWANDNER – The Albanian Aromanians’ Awakening :Identity Politics and Conflicts in Post-Communist Albania, European Center for Minority Issues, ECMI Working Paper nr. 3, March 1999.
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. (6) Vu sa nature délicate, la question des minorités nationales ou ethniques n’a jamais constitué un débat public. Le point de vue des communistes albanais était tiré des conclusions staliniennes, formulées dans l’œuvre célèbre « Le marxisme et la question nationale » où les minorités étaient considérées comme des prolongements des populations nationales, vivant dans les états voisins. Il correspond d’ailleurs avec la pratique yougoslave des narodnost – nationalités, selon laquelle les Albanais du Kosovë ou encore les Hongrois de la Voïvodina ne pouvaient pas être considérés comme des peuples constitutifs de la Fédération, justement à cause des liens avec les États voisins dont ils étaient en quelque sorte une émanation.
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. (7) Cette subtilité dans les expressions minorité nationale et minorité ethnique a été effacée par l’Europe qui, toutefois, a eu toutes les peines du monde pour pouvoir donner une véritable définition du terme équivalent. Malgré le fait que, une notion unique est désormais utilisée dans divers documents internationaux, notamment dans la Convention-cadre du Conseil de l'Europe pour la protection des minorités nationales (ouverte à la signature depuis 1995), elle est loin de faire l’unanimité. Selon la Recommandation 1201, adoptée le 1er février 1993 par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, l'expression « minorité nationale » désigne un groupe de personnes dans un État qui : a) résident sur le territoire de cet État et en sont citoyens ; b) entretiennent des liens anciens, solides et durables avec cet État ; c) présentent des caractéristiques ethniques, culturelles, religieuses ou linguistiques spécifiques ; d) sont suffisamment représentatives, tout en étant moins nombreuses que le reste de la population de cet État ou d'une région de cet État ; e) sont animées de la volonté de préserver ensemble ce qui fait leur identité commune, notamment leur culture, leurs traditions, leur religion ou leur langue.
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. (8) Pour plus de détails sur la minorité Rom voir le rapport : Roma of Albania Minorities of Southeast Europe - Center of documentation and information on minorities in Europe - Southeast Europe. Dans : http://www.greekhelsinki.gr/english/reports/CEDIME-Reports-Minorities-in-Albania.html
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. (9) Si les Roms sont considérés comme des descendants des tribus nomades originaires de l’Inde, venu d’Asie avant les Turcs, les Jevgs se considèrent comme des descendants des émigrés coptes, venu d’Egypte au quatrième siècle. Le principal lien entre ces populations réside dans le fait que l’Albanais simple fait peu de différence entre eux, les appelant souvent du même nom commun Jevg qui en général est dépourvu de connotation péjorative. En effet, si les Roms utilisent leur propre langue commune, le Romani, qui connaît quelques dialectes, les Jevgs s’expriment en albanais, faute d’avoir une langue distincte. Quant à leur données démographiques, si les universitaires de Maryland affirment qu’ils sont entre 10.000 et 120.000, le MRGI (Minority Rights Group International, 1995) estime le nombre des Roms de 90.000 à 100.000 personnes, le Département d’Etat des Etats Unis affirme qu’ils sont 100.000, tandis que des sources Roms avancent des chiffres compris entre 80.000 et 150.000 personnes. Voir sur le sujet : European Roma Rights Center – No Record of the Case : Roma in Albania. Country Report Series, n° 5, june 1997.
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. (10) Voir : Ismail KADARE - Printemps albanais Chronique, lettres, réflexions. Éd. Fayard, 1994.

lundi 8 septembre 2008

Les identités explosives extraterritoriales.

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. Cela a été dit et redit au cours des années et des décennies que la démarcation des frontières septentrionales de l’actuel État albanais par les Grandes Puissances en 1913, légitima le découpage d’une bonne partie des territoires habités par les albanophones, au profit de ses voisins serbes et monténégrins. En 1981, ils étaient un peu plus de 1.7 millions, soit environ 8% de la population de feu Fédération yougoslave. Environ 70 % d’entre eux se trouvaient au Kosovë, 20 % des Albanais vivait en Macédoine et le reste se trouvait au Monténégro. Des poches plus ou moins isolées de population albanaise vivent toujours au Sandjak, en Serbie même, voire au Voïvodine. . .
. Les Albanais de Kosovë ou les Kosovars appartiennent de surcroît au groupe linguistique geg. Grâce à leur incroyable taux de natalité (29,9‰ en 1987) leur nombre a déjà dépassé les deux millions d'individus dans une province déjà albanaise à plus de 95%. En outre, cette population demeure très jeune – avec plus de 60 % de la population appartenant à la tranche d’âge de moins de 27 ans. La réalité présente – un Kosovë sous tutelle de l’ONU et parti pour devenir un jour indépendant – efface le jeu complexe des chiffres et des pourcentages, cet aliment quotidien de la propagande officielle serbe d’une part et de la contre-propagande albanaise de l’autre. Exit donc à cette histoire commune de plusieurs décennies entre Serbes et Kosovars au sein de la Yougoslavie hybride. Comment en est-on arrivé là ?
. Était-ce le fruit d’une politique délibérée de Tito qui a exploité la montée du nationalisme albanais pour briser l’hégémonie des Serbes au sein de la Yougoslavie qui a mis le feu aux poudres (note 1) ? ou bien un produit de ce grand échec de l’histoire qui s’appelle théorie marxiste de la nation et qui dans le cas du Kosovë a pris la forme d’une crise profonde du système, de son idéologie et de son fonctionnement (note 2) ? Ces hypothèses formulées par les parties adverses partent d’un point commun : le constat de l’échec cuisant du projet fédéral yougoslave. Il est évident même pour le plus modeste des observateurs que, depuis 1981, l’État a lamentablement échoué dans son devoir de modérateur et de médiateur. Le dialogue social et la tolérance interethnique ont cédé leur place à la violence « légitime » institutionnelle tandis que tout rapport d’État – citoyen fut substitué par le conflit État national – communauté ethnique. .
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. Les chantres du pouvoir central d’un État multinational, ont reproché à la composante minoritaire de pratiquer un taux de croissance effréné comme arme démographique et d’exercer en parallèle l’intimidation et la pression pour accélérer le départ de l’élément slave. Devant le risque de l’implosion, cela a justifié implicitement le recours massif à la force, avec la solution finale à la clé - un nettoyage ethnique de la province. En réponse, la minorité s’est organisée en une société parallèle qui, sous l’influence des événements, a été radicalisée pour donner naissance à un mouvement armé, de tendance séparatiste. Le choc a généré un conflit de dimensions européennes et internationales qui a changé de nouveau les contours géopolitiques des Balkans.. .
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. La situation des Albanais qui vivent en Macédoine (FYROM) est tout autre par rapport au Kosovë. La première raison et peut-être la seule se résume au fait que leur masse humaine ne leur assure pas cette puissance d’implosion de la masse critique. En 1948, peu de temps après la création de la République Fédérative de la Yougoslavie – avec la Macédoine en tant que République constituante, la communauté albanaise sur place comptait 197.400 membres, soit 17,1% de la population locale. Malgré cela, ils ne bénéficiaient pas du statut de minorité. Ils étaient des citoyens de deuxième zone qui enviaient les libertés accordées à leurs semblables de Kosovë et de Voïvodina, à l’époque des régions autonomes. La scission difficilement réussie de la Macédoine en janvier 1991 et enfin, la reconnaissance internationale de ce jeune État balkanique en avril 1993, donnèrent aux Albanais un espoir de s’affirmer cherchant une place dans la scène politique. La population albanaise, fortement concentrée dans la partie occidentale, autour de l’axe Struga – Gostivar – Tetovo – Skopje - Kumanovo, premièrement se rendit compte de son importance numérique. Forte de plus de 440.000 personnes en 1994 (note 3), ayant un taux de naissance égale à celle des Albanais du Kosovë (29,9 ‰), elle représentait environ un quart de la population totale de la République de Macédoine. La majorité macédonienne a montré un sens pratique aigu : à l’issue des premières élections libres, ces partis politiques ont sollicité la participation des formations albanaises au sein du premier gouvernement de coalition. Parce que ces dernières avaient raflé un cinquième des sièges du parlement ! Ainsi pour la première fois, les Albanais devinrent des acteurs de la vie politique du pays, avec leurs ministres, leurs députés et autres ambassadeurs. Misant sur la situation, la minorité développa alors ses objectifs d’une participation active à tous les niveaux de pouvoir, établie sur un pied d’égalité avec la majorité, et radicalisa son discours. Craignant l’éclatement et mettant tout sur le compte de l’irrédentisme albanais, le pouvoir central intervint sans ménagement : aux Albanais alors de comprendre qu’ils n’étaient rien d’autre que des acteurs de deuxième zone. . .
. L’enclavement géographique de la Macédoine offrit alors un second argument de taille : situé au centre des Balkans, elle était obligée d’utiliser les routes qui mènent à la mer - à travers la Grèce, au Sud ou à travers l’Albanie, à l’Ouest. Or, puisque la Grèce affichait à l’époque une profonde irritation envers l’existence de l’État macédonien, l’unique passage passait par l’Albanie - leur patrie mère.
. Ceci étant dit, les rapports géopolitiques dans les Balkans n’ont guère ce caractère immuable du temps du rideau de fer : obligée par l’Union européenne, la Grèce a levé son blocus en octobre 1995 tandis que l’Albanie est rentrée dans une période de grandes turbulences après les événements du début de l’année 1997, s’effaçant pour longtemps de la scène balkanique. Du coup, les Albanais de la Macédoine se sont sentis désabusés dans leurs aspirations nationalistes et abandonnés dans leurs espoirs pan-albanaises. Le gouvernement de Skopje a toujours été tiraillé entre la nécessité d’obtenir une reconnaissance internationale, de normaliser une vie politique et économique très fragile et d’exercer un pouvoir qui a l’air de lui échapper. Or, le défi albanais est de taille : cette minorité qui représente un quart ou un tiers de la population demande le statut de composante constitutive ou de la nation constituante. Par conséquent, la langue albanaise doit être connue comme langue officielle à part entière.
. La donne a failli changer avec l’arrivée en masse sur le territoire macédonien des réfugiés albanais durant la guerre du Kosovë. En quelques semaines, les autorités macédoniennes furent contraintes d’accueillir, parfois contre leur gré, environ 230.000 kosovars. En juin 1999, le nombre frôla les quatre cent mille âmes. Coté réfugiés, seul l’aide internationale put sauver la situation tandis que, coté gouvernement macédonien, il a fallu la pression internationale pour contenir ses réactions. Skopje craignait à la fois le fardeau économique insurmontable, la modification irréversible du rapport démographique, la réplique violente de la partie pro-serbe de sa population et, enfin, la montée de l’activité de l’UÇK sur son territoire.
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. La plupart de ces scénarios catastrophes ont vite été dissipés : à peine quelques mois plus tard la masse des réfugiés kosovars rentra chez elle dans le sillage de la troupe d’intervention d’OTAN ; l’économie macédonienne se fit une petite santé grâce aux aides internationales et aux gratifications, récompensant la bonne conduite ; les manifestations des serbophiles locaux ont été contenues par l’imposant dispositif militaire sur place. Seul l’UÇK (note 4) a pu devenir un vrai danger pour le pouvoir central, dans un contexte fortement imprégné de sentiments nationalistes, de surabondance d’armement de tout sortes, et enfin de prolixité de trafic en tout genres. Le bras de fer qui a duré quelques mois - de mars en août 2001 - entre une armée régulière désuète et inexpérimentée et une guérilla déterminée et organisée selon le modèle kosovar a donné un match nul : annonçant des pertes sensiblement identiques, chacune des deux parties se sont déclarés non perdantes.
. Toutefois, la minorité albanaise a gagné son pari immédiat : elle a pu attirer le regard de la communauté internationale sur sa situation et a pu « imposer » ses demandes de changements constitutionnels. Utilisant son arme légale la plus redoutable - sa dynamique démographique – elle compte peser de plus en plus dans l'avenir proche de la République de Macédoine. Quand la minorité deviendra-t-elle majoritaire (note 5) dans un État qui ne veut pas voir la réalité en face et repousse à plus tard l’échéance inévitable de sa question albanaise ? .
. Ces Albanais du Kosovë, voire ceux de la Macédoine, ont-ils une identité régionale distincte outre des identités régionales albanaises proprement dites ? Plusieurs éléments concourent en faveur d’une réponse positive (note 6). Désormais, le Kosovë constitue une entité visible territoriale et administrative qui évolue et évoluera durant des années, en parallèle avec l’État albanais. Certes, il y a cette communauté d’origine, de mœurs et de langue disons communes, indifférentes des frontières. Les établissant, l’histoire a séparé les gens, les familles ou les groupes qui devaient se recomposer pour vivre une nouvelle réalité : celle de minorité ethnique, de langue ou de religion au sein d’une majorité, détentrice du pouvoir dans son État. D’une manière inévitable, les nouveaux rapports mènent à des recompositions sociétaires internes, générant ainsi des attitudes et des pratiques mouvantes. Il suffit de suivre l’évolution de la société kosovar durant les années Tito, puis durant les années Milosevic, voire durant les années Rugova. Les Kosovars ont dû engendrer leurs propres expériences politiques et économiques, leurs propres visions spécifiques - des élites distinctes, des conceptions sociétaires diverses et enfin, des systèmes de valeurs singulières. Plus important encore, depuis que les Kosovars ont compris qu’ils peuvent enfin décider de leur propre sort, le mythe cosmogonique qui veut que l’Albanie proprement dite soit le centre de l’univers albanais a subitement été brisé. Point de « mère » et de « fille » donc ; désormais, on est tous des « sœurs » ou des « frères » - autrement dit égaux. Un processus parallèle se développe en Macédoine où la peur d’être une minorité ethnique sans voix trouve son équivalent dans la fierté du mépris d’une certaine culture particulière, quoique albanaise. Le bien-être matériel relatif des communautés albanophones, renforcé par le poids de l’Islam dans la vie sociétaire pousse les Albanais de la Macédoine d’observer leurs « frères » à travers l’optique différenciatrice ; la condescendance envers « l’arriération » économique de l’Albanie voisine post-hoxhaiane se mêle avec l’épouvante envers « la dépravation » des mœurs du Kosovo limitrophe (note 7). Toutefois, l’engagement déterminé dans un processus intégral du développement de l’identité propre, exprimé tant dans le domaine politique – création des partis politiques et participation active dans la gestion du pays - que dans le domaine culturel – ouverture de l’Université de Tetovë, met en exergue l’existence d’une volonté inébranlable qui vise une place distincte et méritée au sein de la « grande » famille albanaise.
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. Ce regard différent sur soi-même a inévitablement mené à un nouveau regard vis-à-vis de l’autre, de celui qui ne fait pas partie de sa propre famille. Déjà l’Albanie voisine avec ses sempiternels gegs et tosks applique une vision différentielle sur le monde environnant : tandis que les premiers préfèrent plutôt l’Italie d’en face et le Monténégro (note 8) voisin, les seconds paraissent dévoués à la généreuse Grèce. Quant au Kosovars, ils se projettent vers l’Europe centrale – si jamais leur chère Allemagne et leur prospère Suisse en font partie, sans oublier la redoutable Serbie. Tous les Kosovars du monde savent que la page serbe est bel et bien tournée et si possible, une fois pour toutes. Malgré cela, la Serbie demeure la puissante voisine qui réclame son droit de regard, voire plus, sur ces dizaines de milliers de Serbes qui vivent toujours au Kosovë. Et puis, il y a cette minorité albanaise en Serbie du Sud - dans la zone comprise entre Preshevë, Medvegje et Bujanovc (note 9), dont le Kosovë se sent déjà des instincts maternels de protection.
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. (1) Dušan T. BATAKOVIC– Kosovo : la spirale de la haine. Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, 1993.
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. (2) Muhamedin KULLASHI – Humanisme et haine, les intellectuels et le nationalisme en ex-Yougoslavie. L’Harmattan, Paris, 1998.
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. (3) L’un des aspects le plus signifiant des relations tendues entre la majorité macédonienne et la minorité albanaise est la « guerre » des recensements. Utilisées comme argument politique de part et d’autre, elles sont régulièrement contestées. Les Albanais ont boycotté plusieurs recensements dans le pays et disputé leurs résultats. Le recensement du 1994, déroulé sous contrôle international et financé par l’Union européenne et le Conseil de l’Europe, a révélé que la population du pays comptait 1.940.000 individus. Cette population était composée de 67% de Macédoniens slaves, de 23% d’Albanais ainsi que des minorités ethniques : des Turcs (4%), des Roms (3%), des Serbes (2%) et autres groupes minoritaires (1%). Toutefois, les Albanais considèrent que leur nombre a été minoré de 10 voire 20%, suite à des mécanismes juridiques légalisés par la Constitution du pays. Sur le sujet voir : Christophe CHICLET, Bernard LORY (sous la dir.) - La République de Macédoine, nouvelle venue dans le concert européen, l’Harmattan, Paris 1998. Le dernier recensement, effectué en 2002, a donné un tableau plus claire de la composition ethnique de la République macédonienne. Les résultats indiquent que les Macédoniens slaves sont 1.297.981 individus, soit 64,18% de la population générale (2.022.547 habitants). En revanche, les Albanais « de souche » sont au nombre de 509.083, soit 25,17%, tandis que les 10,65 % vont aux autres minorités.
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. (4) Les autorités macédoniennes ont toujours dénoncé une certaine ingérence du milieu politique kosovar dans les affaires internes de leur État, notamment dans le cas de l’UÇK. Sans oublier les liens multiples et étroits entre les deux communautés albanaises de Kosovë et de Macédoine, il est à noter que la majorité écrasante de l’intelligentsia albanaise de FYROM a été préparée à l’Université de Prishtina durant les années 80 et 90, d’où une influence certaine des mouvements politiques kosovar de la période d’après Tito. Quant à l’UÇK (Armée de Libération de Kosovë) il faut préciser qu’elle a été officiellement désarmée et dissoute selon les termes de la Résolution 1244 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, entériné le 21 juin 1999. En automne 2000, apparaît une nouvelle structure militaire, l’UCPMB (l'Armée de libération de Preshevë, Medvegje et Bujanovc) qui opérait dans le Sud de la Serbie, 10 à 20 km au nord-est de la frontière macédonienne et quelques mois plus tard, en janvier 2001, se manifeste ouvertement une nouvelle UÇK (Armée de Libération Nationale) en Macédoine
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. (5) Il suffit de suivre les dynamiques de l’Albanie et du Kosovë pour prédire ce moment qui changera profondément la nature de la Macédoine. Au Kosovë, la population albanaise a doublé en vingt ans : de 646.805 individus en 1961, elle passe à 1.226.736 individus en 1981. En Albanie, elle a doublé en trente ans : de 1.626.000 en 1960 on est arrivé à 3.335.000 en 1991. Compte tenu des indices démographiques sensiblement identiques (taux de naissance, de décès ou de mortalité infantile) de ces trois régions habitées par les Albanais, et dans l’hypothèse qu’ils conserveront leurs tendances, on peut estimer qu’avant 2025 la population albanaise de Macédoine doit dépasser le million et qu’en 2045 elle sera majoritaire. N’oublions pas qu’à l’origine de notre estimation résident les chiffres du recensement de 1994 et par conséquent ce scénario est le plus heureux pour le FYROM car si l’on prend en compte les chiffres avancés par les Albanais eux-mêmes, ce genre d’événement arrivera sans doute une dizaine d’années plus tôt. L’ancien Président Kiro Gligorov est encore plus pessimiste quand il a prédit que les Albanais de la Macédoine composeront la moitié de la population en 2015.
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. (6) Voir sur le sujet : Antonina ZHELYAZKOVA – Albanian Identities, International Center for Minority Studies and Intercultural Relations, Sofia, 2000 :; ou encore : Antonina ZHELYAZKOVA - The Three Albanian Communities And Their Prospects – Six Months Later, International Center for Minority Studies and Intercultural Relations, Sofia, 1999
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. (7) Voir : Nadège RAGARU – Questions albanaises, Critique Internationale Nr. 13, octobre 2001 ; në : www.ceri-sciencespo.com
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. (8) Outre les liens très anciens qui relient les Gegs avec les Monténégrins, il y a aussi une importante minorité albanaise qui vit actuellement au Monténégro voisin. Les albanonophones sont concentrés dans quelques villages frontaliers des montagnes de Grudë, sur la rive droite de Bunë ainsi que dans des villes côtières comme l’Ulqin et Tivar. Avec environ 50.000 individus, cette minorité représente entre 7 et 8% de la population totale de Monténégro. L’exode des Kosovars vers le Monténégro, quoique limité par rapport aux pays voisins, a doublé provisoirement leur nombre sans pour autant mettre en péril la stabilité de cette République de la Fédération Yougoslave. Longtemps oubliés pour ne pas dire réduits à silence, leur existence a été redécouverte par le Président Ðukanovic en quête d’alliés potentiels, lors de ses agissements indépendantistes. Après les derniers développements politiques qui ont abouti à l’indépendance de Monténégro, cette minorité devient inévitablement un acteur de la vie politique locale – un facteur important dans la réorientation du nouvel État balkanique. Sur la minorité albanaise au Monténégro, voir : Jovan NIKOLAIDIS – Multiculturalism in Monténégro and the city of Ulcinj, Dans : Managing Multiethnic Local Communities in the Contries of the Former Yugoslavia, Nenad Dimitrijevic (éd.), LGI/OSI, Budapest 2000.
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. (9) Coupée administrativement de la région voisine du Kosovë en 1945, cette zone regroupe 80.000 ou peut être 100.000 albanais qui constituent la majorité (70%) de la population de ces trois municipalités. Toujours sous contrôle de Belgrade, la population albanaise sur place se considère vivre dans un continuum de l’espace kosovar. Elle a durement ressenti la décision de l’OTAN de s’arrêter aux frontières du Kosovë ainsi que la volonté onusienne de ne pas toucher une fois de plus les frontières actuelles des Balkans. Se positionnant enfin dans la dynamique séparatiste, cette minorité albanaise a développé ses propres structures militaires, l’UÇPMB, et a mis en rude épreuve le pouvoir central de Kostunica, dans l’espoir d’attirer de nouveau le regard des puissances.

vendredi 15 août 2008

Les identités émiettées régionales.

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. La tradition a voulu que les Albanais ethniques (1) se partagent en deux groupes majeurs : les Gegs, qui en règle générale s'étendent dans les territoires situés au Nord ainsi qu’au Kosovë et dans une vaste zone de la Macédoine occidentale, et les Tosks, qui vivent dans le Sud ainsi que sur la partie restante des territoires albanophones de la Macédoine. La zone centrale du pays, entre les rivières Erzen et Shkumbin, constitue cette « frontière » naturelle, cette zone de dilution réciproque où les habitants ne savent pas bien de quel coté ils tombent. . La même tradition nous apprend que les Gegs sont attachés à leurs coutumes ancestrales et à leur organisation tribale d’une façon beaucoup plus tenace que leurs compatriotes Tosks ou encore qu’ils obéissent à leur droit coutumier, le Kanun. Ce dernier représente l’expression la plus pure et la plus complète de l’ensemble des relations morales et psycho-émotives en vigueur depuis des siècles, déterminant la vie et la mort de la plupart d’entre eux. .
. Les premiers anthropologues qui ont pu les observer dans leur milieu naturel ont remarqué le caractère ascétique du Geg : isolés vis-à-vis des influences étrangères et engagés dans un combat incessant contre une nature hostile. Prisonniers à double titre – au sein des grandes structures patriarcales et rigides, puis à l’intérieur de leur clan - ils vivent toujours aux aguets dans des habitations isolées, aux allures de châteaux forts. La plume de l’écrivain a tracé un visage unique : obstiné, voire obtus, susceptible et particulièrement fier, le Geg renvoie à la fois l’image du combattant infatigable, rude et sans pitié. Parallèlement, ce montagnard est dépeint comme le meilleur hôte du monde : il donne au premier étranger de passage son hospitalité proverbiale – souvent son pain et son sel, en même temps que sa parole - besa en albanais. Enfin, du point de vue physique, les Gegs ont été rattachés au type dinarique de haute taille (1m70) avec de nombreux éléments blonds.
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. L’autre moitié de la population, les Tosks sont décrits comme des êtres plus ouverts, plus communicatifs et plus imaginatifs que les Gegs. Tout cela est compréhensible, compte tenu du fait qu’ils sont beaucoup moins isolés géographiquement et en contact avec la culture étrangère. Ce ne sont pas forcément des signes d’une haute estime et encore moins un gage de patriotisme sans faille car, ils paraissent souvent sous la lumière de la connivence avec les occupants, voire comme des esprits facilement corrompus. En même temps, ce sont des travailleurs hors pairs, des gestionnaires habiles bref, des matérialistes qui n’hésitent pas à courir les chemins de l’immigration afin de gagner leur vie. . Dans ces terres méridionales plus accueillantes, les structures claniques et le système tribal avaient quasiment disparu dès le XIXème siècle. Ainsi les nucleus familiaux se regroupent dans des villages ou dans des centres urbains, construits tantôt en plaine tantôt en montagne et régies depuis longtemps par des structures communales. Les Tosks représentent les caractères physiques du type alpin : brachycéphales et hyper brachycéphales bruns de moyenne taille (1m67).
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. Au-delà des différences des structures familiales et sociétaires ainsi que des trajectoires politico-historiques distinctes, les Gegs et les Tosks se différencient sur le plan linguistique, de la culture et de ses manifestations ethnographiques, du folklore et de ses expressions artistiques (2). On pourrait ajouter que la structure sociale (plus grande persistance des structures en familles élargies, voire dans certains cas des structures claniques au Nord), la religion (à dominante musulmane sunnite et chrétienne catholique chez les Gegs, avec une présence plus forte des musulmans bektachis et des chrétiens orthodoxes chez les Tosks), les influences culturelles italienne et slave chez les Gegs, grecque chez les Tosks), le déséquilibre des flux migratoires vers l’étranger (plus important chez les tosks) ou encore la plus grande autonomie d’une partie des Gegs vis-à-vis de l’administration impériale contribuaient également à renforcer l’altérité entre Gegs et Tosks.(3) (Pour lire le texte en entier, cliquer ici) .
. Une autre façon de marquer les altérités régionales est de se placer dans une grille d’analyse de l’influence de l’ethnie sur le pouvoir politique. Déjà les Ottomans savaient faire la différence entre les élites dociles Tosks, présentes à tous les étages de l’édifice impérial, et la caste des bajraktars intrépides Gegs, souvent insensibles aux appels du jihad islamique. Avant toute création de structures étatiques stables, même le légendaire Skënderbej – un geg de Krujë, eut besoin de la force des tosks et prit pour femme la fille du grand Arianiti. La Ligue de Prizren, ce symbole de la maturité autonomiste albanaise ne peut être conçu qu’à travers le tosk monumental Abdyl Frashëri au milieu de la marée humaine geg. Dès la création de l’État indépendant Albanais, c’est désormais le pouvoir qui se trouve au milieu d’une compétition féroce entre Tosks et Gegs, marquée par l’alternance constante : dans ce lointain 1912, Ismail Qemali, le pacha de Vlorë s’est fait destituer par un autre pacha de Tiranë, Esad Toptani. A dix ans d’intervalle, le Premier ministre Ahmed Zogolli, originaire de Mat, s’est fait sortir par un Archevêque mi Tosk mi Valaque, Fan Noli qui à son tour, prit la fuite devant la détermination de son adversaire, devenu par la suite Roi des Albanais.
. Après quarante ans d’un règne qui a débuté durant la Seconde Guerre, la camarade Enver Hoxha, un Tosk de Gjirokastër, s’est fait succédé par Ramiz Alia, un Geg mi shkodran mi kosovar. Même la démocratie naissante a du respecter l’ordre des choses : le Président Berisha, originaire de Tropojë en plein pays geg, a été évincé par Fatos Nano, un tosk d’origine et Premier ministre de son état. .
. Que représente actuellement ce schéma directeur Geg – Tosk, si omniprésente à l’aube de la création de l’État albanais ? A vrai dire peu de choses. Malgré sa correspondance linéaire avec la sempiternelle fracture Nord – Sud, malgré ses arguments d’ordre ethnographique, linguistique ou culturel, elle demeure un anachronisme. Cette lecture du monde albanais qui remonte très probablement au XVIIIème siècle, a été retravaillée et affinée vers la fin du XIXème pour s’imposer en tant que « standard » ethnosociologique de décryptage de cette nation longtemps oubliée sinon ignorée. Or, la dichotomie apparente entre ces entités humaines, renforcée quelque peu par la pensée intellectuelle et littéraire qui s’exprimait dans les dialectes respectifs, a pris un premier coup sérieux avec l’établissement des frontières étatiques. Ces pays imaginaires Gegëri et Toskëri qui existaient plutôt dans la tête des gens que sur le terrain, ont été supplantés par de nouvelles entités tangibles, car territoriales : d’une part, l’État albanais et de l’autre, la région du Kosovë et les contrées de la Macédoine occidentale – rattachées à la Yougoslavie, ainsi que le Çamëri – absorbée par la Grèce.
. L’autre coup sérieux survint de la politique centralisatrice menée par les gouvernements nationaux. Malgré ses sympathies naturelles envers ses fidèles bajraktars, le Roi Zog a toujours voulu confier la gestion du pays aux beys tosk tandis qu’il imposait les Lois à l’européenne, délimitant le champ du Kanun. Ce fut encore pire aux temps du communisme. Hoxha et ses camarades d’origine méridionale ont voulu faire table rase de tout ce qui était ancien, afin d’entreprendre leur œuvre majeure – la création de l’Homme nouveau. Bien entendu, mis à part quelques costumes folkloriques, quelques chansons et danses populaires, tôt au tard tout le reste finit soit à la poubelle – ce fut le cas du Kanun et ses manifestations morales, des bajraktars et autres beys – soit fut recyclé et remis au goût du temps. Dans ce combat inégal entre traditions et pouvoir, les Gegs étaient désignés perdants à l’avance. Personne, et encore moins la dictature communiste, ne pouvait oublier leurs penchants monarchiques, leur peu d’enthousiasme montré durant la guerre antifasciste ou encore leur instinctif rejet des structures étatiques centrales. Très vite, le pouvoir s’en prit à la littérature geg, sûrement à cause de ses littérateurs vivants, tous des fervents catholiques et anticommunistes de surcroît. Perdant ainsi son âme, la variante geg de la langue recula d’avantage et se réduit à un dialecte quelconque du parler local avant d’être ensevelie pour toujours, suite à un mémorable Congrès de l’Orthographe de la langue albanaise, réuni en 1972. Une petite centaine de lexicographes, de grammairiens et autres philologues choisit la variante tosk comme norme linguistique de la langue albanaise qui à l’occasion devenait standardisée (4). Ainsi brisé, le dualisme traditionnel qui avait marqué l’histoire du pays a été relégué aux oubliettes, cédant sa place à une identité unitarienne largement artificielle mais conforme aux souhaits du régime. .
. Toutefois, le coup fatal vint de la démographie. Il suffit de suivre les statistiques. Avant la Seconde Guerre mondiale, le pays n’avait connu que deux recensements plus au moins complets de la population : le premier, effectué en 1927 avait décompté moins d’un million d’Albanais - plus exactement 833.000 habitants ; le suivant du 1939, avança le chiffre de 1.200.000 habitants. Depuis, la population ne fait qu’augmenter, affichant des taux de croissance de 2,7 à 1,96 entre 1960 et 1990. Alors qu’en 1960, il y avait déjà 1.626.000 habitants, ils seront 2.430.000 en 1975, 2.761.000 en 1981 et enfin 3.335.000 en juillet 1991 (5). Cela veut simplement dire que la population a quadruplé en seulement soixante ans ou encore, que seulement 5 ou 6% de la population a quelque chose en mémoire, venant des années d’avant la guerre. Quant au reste, il faut également deviner le pouvoir de l’endoctrinement idéologique ou encore ce contact plus que réduit de cette population avec une certaine littérature, mis à l’index par le régime communiste. .
. Actuellement, le concept Geg – et par conséquent celui de Tosk – apparaît en tant que mysticisme inachevé ; cette union parfaite entre l’Être traditionnel et son idéal identitaire désormais suranné demeure une chimère et seuls quelques écrivains osent la réclamer. Leur volonté encore timide de vouloir promouvoir l’utilisation de la langue geg doit compter sur l’indifférence polie des bureaucrates ou encore sur la faillite du système de l’Éducation nationale. Vu ainsi, notre schéma directeur fait plutôt partie de ces Images d’Épinal qui jalonnent les analyses et sert encore à fabriquer l’archétype albanais. .
. Que reste-t-il alors comme identité collective territoriale ? Sans aucun doute, les sous-catégories des grands ensembles geg et tosk - les identités régionales. Depuis longtemps, l’Albanais moyen a préféré mettre en avant ses références locales : la région ou à défaut, le chef-lieu le plus proche. Après avoir dit qu’il est shqiptar, kosovar ou çam, il précise ses origines lab, dibran ou matjan sinon tiranas ou vlonjat, korçar ou shkodran - avant de descendre à l’échelle suivante, la source qui est le village ou le quartier .
. Quelque part dans son subconscient, toutes les origines des plus anciennes aux plus récentes s’emmêlent et s’entrecoupent pour rappeler que les plus valables et par conséquent les plus stables sont celles du sang - la famille et étroite et élargie - et du tribu – les réseaux matrimoniaux, des amitiés, des alliances, voire des clientèles - les fameux tarafs.
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. (1) Selon Garde, le sentiment d’appartenir à une ethnie entre Albanais est très fort. C’est également le cas des autres peuples balkaniques. Ce sentiment représente une donne importante pour comprendre la complexité des relations entre les différentes populations dans les Balkans. Voir : Paul GARDE - Les Balkans, Dominos – Flammarion 1994.
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. (2) Voir : Rrok ZOJZI – Ndamja krahinore e popullit shqiptar ( la division régionale du peuple albanais), dans : Etnografia shqiptare ,V.1, Tiranë 1962.
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. (3) Voir : Nathalie CLAYER – Aux origines du nationalisme albanais : la naissance d’une nation majoritairement musulmane en Europe. Éd. Carthala, Paris 2007.
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. (4) Pour créer une idée sur l’intervention de l’État totalitaire dans le domaine de la langue et de la culture ainsi que sur les perspectives d’une renaissance du Geg littéraire, voir : Arshi PIPA - Géopolitique de la langue albanaise, dans : Michel ROUX (sous la coord) - Nations, États et Territoire en Europe de l’Est et en URSS. collection « Pays de l'Est » l’Harmatan 1997 ; ou encore : Ardian VEHBIU - Standard Albanian and the Gheg Renaissance: A Sociolinguistic Perspective, Dans : International Journal of Albanian Studies (IJAS), vol 1, issue 1, fall 1997, N Y.
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. (5) Le rythme soutenu des recensements qui ont démarré en 1945 (chaque cinq ans jusqu’en 1960, puis pratiquement chaque dix ans) a duré jusqu’en 1989. Le dernier en date étant celui du 2001. Entre les deux derniers, une série de bouleversements économiques et politiques - la chute du communisme et les troubles du 1997 - et de phénomènes démographiques - l’émigration effrénée - ont gravement perturbé le processus naturel de l’évolution démographique du pays. Les derniers chiffres ont désavoué les projections et des estimations effectuées sur des sondages par l’Institut National de la Statistique (l’INSTAT). Ainsi selon ce dernier, le pays devait compter 3.248.836 habitants en 1995 ou enfin 3.368.600 habitants en décembre 1998. Or, selon les résultats du 2001, le pays compte 3.069.275 habitants dont 10.8% sous la barre de 6 ans et 7.5% au-dessus de 65 ans. Quant aux septuagénaires, ils ne représentent que 2.6%.

vendredi 1 août 2008

Les dilemmes identitaires.

. « Il faut nous demander pourquoi il semble aux hommes " naturel " et raisonnable,
. que toute nation et une nation seulement, forme un système politique commun »
. Otto Bauer (1813-1855)
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. Alors que la tâche pour décrire le pays albanais est largement facilitée par l’existence des frontières étatiques – et à leur absence par les montagnes ou les rivières presque immortelles, vouloir faire de même avec la population devient subitement infiniment plus complexe. La raison est simple : pour l’esprit local, le terme peuple (1) se confond aisément avec l’idée de la nation.
. Qu’est ce que la Nation albanaise ? Voici une question qui a été initialement soulevée au cours du XIXème siècle et qui continue à tourmenter les hauts esprits de nos jours à tel point qu’elle devient le sujet de publications, de symposiums ou l’argument des programmes des partis politiques.
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. Sans aucun doute : depuis les débuts de la pensée « philosophique » locale, la perception albanaise de la Nation est celle de « Kulturnation », de cette nation ethno-culturelle au sens large du terme qui puise ses origines dans son principal élément fédérateur : la langue commune. Pourtant, les historiens albanais insistent sur « la réalité historique qui nous montre que les nations ne sont pas produits des cultures, mais l’inverse» (2). Selon les « inventeurs » germaniques de cette conception, la nation précède l’État, celui-ci ne faisant que parachever une unité politique nécessaire à l’aboutissement du premier. L’histoire d’une bonne partie de l’Europe (Allemagne, Italie) nous le rappelle sans cesse. Pourtant, le cas de l’Albanie témoigne d’une tout autre évidence : l’avènement tant attendu de l’État n’a pas été légitimé par la rencontre d’une nation et d’un territoire. Perçu en tant qu’injustice, cette réalité alimentera le moteur du nationalisme albanais du XXème siècle et senti en tant qu’incohérence, elle façonnera le subconscient populaire dans une méfiance permanente, voire une hostilité latente, envers l’ensemble des institutions.
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. L’inadéquation entre l'État et la Nation marque durablement l’histoire contemporaine du pays. Il est associé, voire assisté, par un second élément déstabilisateur : l’impossibilité de la société organisée, dotée d'un gouvernement, de s’imposer en tant que personne morale sur le territoire national. Cet aveu d’impuissance des structures modernes issues du modèle européen face à la tradition inspirée du modèle ottoman alimente l’archétype coutumier, ancré dans le caractère local. Il constitue la principale source d’hésitation populaire entre les différents étages d'organisation politique possible : clan, tribu, ethnie, province, nation, Etat-nation, civilisation ou enfin mondialisation..
. Vu sous cet angle, comment se réconcilier à l’existence des frontières imposées ? Pourquoi doit-on accepter cette expression de l’absurde qui confine le regard intemporel et immuable posé à la Ville et à l’univers ? Comment, dans cette situation relationnelle de pré-citoyenneté entre l’individu et son État national, peut-on faire la différence entre l’Albanie proprement dite, la première Albanie, l’Albanie d’au-delà des frontières, ou la Seconde Albanie, et celle de la diaspora ou la Troisième Albanie.
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. Comment, enfin, vu les relations conflictuelles qui existent entre différentes nations voisines, sur quelle base sont-elle construites les relations entre le Soi et l’Autre, entre Nous et les Autres - perpétués par les minorités ethniques qui se reconnaissent différentes tant sur le plan ethnique, religieux ou encore linguistique, au point de vouloir cultiver ces différences ? Comment se transposent-ils ces relations et ces sentiments quand les rôles changent – quand ce sont les Autres qui nous observent et nous jugent ? (Pour lire le texte en entier cliquer ici) .
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. . Comme d’autres pays de sa taille, l’Albanie a attiré le regard externe uniquement durant les périodes de crise ; quand le chaos interne a constitué une menace pour l’environnement international proche (les Balkans) ou éloigné (Europe). Entre temps, elle n’a presque intéressé personne. Voici pourquoi le pays s’évanouit dans les décombres des Grandes guerres ; voici pourquoi il disparaît derrière un paravent d’indifférence au temps de paix. Quant aux crises, son histoire moderne a retenu deux situations du genre. La première a abouti à la création de l’État indépendant albanais, la seconde a démarré avec la chute du communisme. Entre les deux, il y a eu un long processus de formation nationale : un enchaînement d’un pouvoir monarchique autoritaire et d’une dictature communiste, entrecoupés par un incident de parcours, la Seconde Guerre mondiale..
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. A plusieurs décennies d’intervalle, le cycle ainsi se répète, provoquant un nouvel effondrement général et surtout une dramatique convulsion interne. Un regard analytique décèle qu’elle est générée, alimentée et précipitée par la crise du système dont le pays fait partie. Ainsi, l’Albanie ne fait que partager le triste sort des structures qui lui servent d’abri. Chaque fois que le toit s’effondre – l’Empire ottoman, puis l’Empire communiste - elle fait partie des victimes du désastre. Cela dépasse un simple concours de circonstances et devient matière à réfléchir, vu la nature et l’intensité des liens qu’elle entretient avec l’épicentre. Qu’on sollicite de l’aide et de la protection, qu’on choisisse un abri – cela est une pratique courante entre petits pays. Qu’on choisisse toujours le « mauvais » abri et qu’on s’obstine à y demeurer jusqu’à ce qu’il s’effondre - malgré les craquements qui annoncent la catastrophe imminente, cela n’a rien a voir avec la malchance.
. C’est la gestion du présent et la vision générale de l’avenir qui doivent être mises en cause car c’est l’ordre sociétaire qui en subit les conséquences.Le point du départ demeure toujours invariable : une économie défaillante en dessous du seuil de viabilité suivi d’un environnement proche hostile - voire agressif.
. A partir de ce constat se développe toute une philosophie de pouvoir. Elle mène à un inévitable enchaînement des étapes, pour ne pas dire un automatisme : un choix d’alliances dicté par des considérations émotives – voire idéologiques, un projet politique de circonstance qui se transforme au fur et à mesure en programme à long terme, un processus d’élimination des anciennes élites, un enfantement d’une nouvelle élite ad hoc qui prend en main la gestion des affaires. Pris en tenaille, la société doit participer de gré ou de force à un mouvement de changements radicaux, voire à sa propre transformation. Pourtant, elle s’oppose passivement à un dessein qu’elle juge instinctivement risqué, à cette fuite en avant. Face au volontarisme des segments dirigeants, son pouvoir d’opposition est constitué par le réseau des liens personnels, familiaux, claniques, régionaux tandis que l’ensemble des valeurs traditionnelles lui sert de bouclier.
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. Au fil de l’histoire, au moins une partie de cette communauté de langue et de culture albanaise s’est trouvée réunie à l’intérieur d’un État qui, compte tenu la pratique balkanique et l’expérience européenne, peut être considéré comme État national, sans pour autant devenir État-nation. D’autre part, au sein de la société humaine ainsi constituée s’identifient des individus, des groupes, des cercles, des castes voire des classes qui, à travers leur représentant – le gouvernement, prétendent l’accomplissement de l’unité politique, la gestion des affaires courantes et l’établissement d’un projet de développement. Les événement montrent que, au-delà des sacrifices lourds de nature humaine et matérielle, cette société est sollicitée à changer périodiquement d’identité collective.
. Qu’il s’agisse d’identité régionale, minoritaire ou encore religieuse ou linguistique, c’est toujours l’identité tout court qui accuse le coup, compte tenu du fait qu’un ou plusieurs de ces pans périssent au nom d’une certaine modernité.
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. (1) Non reconnu dans les termes du droit international, les éléments de la notion « peuple » sont toutefois dégagés au cours des débats au sein des Nations Unies. Ainsi, il est admis que le peuple représente « une entité sociale possédant une évidente identité et ayant des caractéristiques propres », qui possède « une relation avec un territoire, même si le peuple en question en avait été injustement expulsé et artificiellement remplacé par une autre population ». Il est également admis que « le peuple ne se confond pas avec les minorités ethniques, religieuses ou linguistiques dont l'existence et les droits sont reconnus à l'article 27 du Pacte international, relatif aux droits civils et politiques ».
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. (2) Kasem BIÇOKU – La formation de la nation albanaise – un profond processus historique, dans : Kombi (la Nation), éd. KOHA, New York, 1997.

jeudi 31 juillet 2008

Le Mythe des Origines

. une reflexion sur Albanie : le mythe des origines de Mariola Rukaj
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. Comment aborder une question comme celle des Origines sans tomber su les Mythes ? Pour le Français commun cette question ne se pose même pas, du moment que histoire commune - celle des écoles - évoque « nos ancêtres les Gaulois ». De même, pour le Grec de la rue, l’énigme a été résolue depuis belle lurette, tout au moins depuis que leurs historiens les désignent comme les héritiers des Hellènes mythiques. Même les Serbes n’ont pas d’état d’âme particulier, malgré le fait qu’ils sont apparus sur la terre – mieux dire dans les Balkans qu’à partir du VIème siècle. Que dire alors des Albanais ? Bien sûr : s’ils soutiennent que l’araméen et l’albanais actuel ne font qu’un, s’ils maintiennent qu’un habitant actuel du Pays des Aigles peut déchiffrer le message des Dieux de l’Egypte antique, cela ne fait sourire personne. Tout au plus, pour ceux qui les connaissent à peine il ne s’agit que de « la folie des grandeurs » - une expression d’un complexe d’infériorité des petits vis-à-vis des Grands, des inconnus face aux Illustres du continent ; pour les autres, il s’agit d’une certaine misère de la pensée intellectuelle, héritière du nationalisme albanais.
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. Comment faire quand on ne connaît pas les origines ? Soit, il faut accepter ce que les autres veuillent bien nous attribuer comme ancêtres, soit remuer le ciel et la terre pour les trouver – au risque et au péril de tomber sur Jésus, les Pharaons et les Mayas. Or, si quelqu’un nous assure qu’au bout de son arbre généalogique se trouve Homère, on le taxe de fou, tandis que si les historiens nous affirment que un peuple entier descend des Illyriens, on les traite des manipulateurs, voire des chantres du nationalisme. En toute évidence, comme partout ailleurs, il n’y a que de bons historiens – tous ceux qui ont réussi à démontrer que les Gaulois, les Hellènes, les Romains, les Ibères et autres Celtes ont réussi à transmettre leurs gènes aux Européens d’aujourd’hui - et de mauvais nationalistes. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici).
. Venant à nos Albanais, voici ce que la science européenne – celle sérieuse – a pu démontrer jusqu’à ce jour :
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. Primo, ce sont les Byzantins qui prononcent les noms Albanais – Albanie pour la première fois au XIème siècle. Ajoutons qu’il s’agit des versions latinisées des originaux Arbër – Arbëria.
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. Secundo, que jusqu’au XVI-XVIIème siècle, ils continuent de s’autoappeler Arbër et que subitement, ils changent d’appellation, devenant Shqiptarë – Shqipëria. Ajoutons, que personne au monde n’est capable de trouver l’origine de ces noms.
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. Tercio, malgré les emprunts, les analogies et autres similitudes linguistiques, la langue albanaise demeure un parent isolé des autres familles de langues européennes, pour la plupart dérivant d’une mythique glose indo-européenne. En d’autres termes, elle ne ressemble pas au grec, au slave, au latin, au turc et que sais-je encore..
. Qui sont-ils alors ces Arbër-Shqiptarë-Albanais ? Par quel miracle d’incarnation apparaissent-ils au XIème siècle sur ces contrées des Balkans, afin de s’immortaliser comme Shqiptarë ? D’ailleurs, s’agit-il toujours de la même « ethnie » ? Oui, disent-ils les scientifiques albanais qui, en outre, rajoutent un élément supplémentaire au schéma précédent :
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. Quarto, depuis des lustres, une grosse partie de la péninsule balkanique, bordée par la côte occidentale, a été habitée par les Illyriens, un peuple antique, voisin des anciens Hellènes et concurrent des Romains. Ajoutons que, les premiers Byzantins les perdent de vue vers la fin du VIème siècle.
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. En d’autres termes, l’essence de l’albanologie actuelle se résume dans l’effort de combler ce « hiatus chronologique important entre [la disparition ?] des Illyriens et [l’apparition ?] des Albanais », s’efforçant à expliquer « une continuité illyro-albanaise », d’abord comme « continuité de milieu de vie » et ensuite comme « continuité culturelle et ethnique ». Or, puisque cela demeure fragile et pas toujours convaincue et convaincante, cette albanologie officielle se voit concurrencée, voire devancée, par un certain « néo-albanisme » ou albanologie alternative – celle qui s’inspire des pélasgues.
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. Voici ce que contient-elle cette « boite noire » de la connaissance, dont les travaux ne seraient accessibles qu’à une élite restreinte d’experts : « le mythe des Illyriens .» Pointant de doigt le Mythe des Origines en réalité la journaliste ne fait qu’évoquer l’Origine du Mythe car, même si elle arrive à flairer l'excentricité, voir l’absurdité, des pseudo thèses historiques et linguistiques des « mystificateurs » tels que Vlora Falaschi, D’Angéley, Catapanno et autres Arefs, le vrais développements de l’albanistique institutionnelle lui demeurent probablement peu connus.
Qu’y a-t-il de si mythique cette ascendance illyrienne des Albanais ? Est-ce le fait d’être élaboré par les historiens albanais ou l’autre fait que ces derniers étaient sous l’astreinte d'une idéologie dominante - le communisme ?
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. Si jamais, il faut réécrire l’histoire en la démythifiant, quelques retouches ici-là sur l’histoire contemporaine ne suffissent plus. Avant même d’entreprendre une autre écriture de toute l’histoire du pays et de ses habitants, il faut revoir la moralité qui est la notre : celle de croire en sa propre vérité sur pays et des gens et de tourner en dérision la vérité des autres ; celle de démolir un mythe – celui des Illyriens - en construisant un autre – celui de l’Albanie mythique.

samedi 5 juillet 2008

Le regard de l’autre.

. Ces militaires, religieux, géographes et autres voyageurs, venus sur place pour conquérir, convertir, découvrir ou parcourir, ont observé les habitants et exploré le pays. Selon l’époque et à sa façon, chacun a apporté son témoignage, conforme à ses conceptions du monde et à ses canons sociétaires et enfin, chacun a vu ce qu’il a bien voulu voir. .
. Ainsi les divins Hellènes ont aperçu des barbares féroces ; la phalange Macédonienne a du combattre des Enkeleys belliqueux et des Taulantes tenaces ; les victorieux Romains ont écrasé de méfiants Ardiéens et d’irascibles Pirustes ; l’apôtre Paul et ses disciples ont converti d’innocents païens ; les sanguinaires Goths ont massacré de paisibles autochtones romains ; les intrépides Slaves ont absorbé des Illyriens jusqu’au dernier ; les impérieux Byzantins se sont rendus compte de l’apparition des premiers Arbër tandis que les Turcs musulmans ont enfin compris qu’ils avaient affaire avec des irascibles Albanais. .
. Comme il fallait s’attendre, la suite se clôture avec les historiens locaux qui nous assurent que ces manifestations ne sont que différents aspects du seul et unique phénomène : la continuité humaine sur ces contrées qui prouve que les Albanais ne sont que des autochtones. Entre temps, conformément aux convictions et aux conceptions philosophiques, voire politiques, ils synthétisent une réalité historique, le présentant comme une réalité temporelle objective qui obéit à une série de lois sociales. Les prétentions sont à la taille des difficultés de l’entreprise : aucun d’entre eux n’échappe à la tentation d’écrire l’Histoire (avec un grand H) – l’Histoire de l’Albanie – comme il s’agit de l’unique et de la dernière dans son genre. .
. Indépendamment de l’époque, le regard de l’autre sur ce groupe humain a préservé un aspect immuable, qui rappelle quelque chose de sauvage, d’irascible, de rebelle, de libre… tout comme pauvre, isolée, rudimentaire… - un regard séduit par la force qui se dégage de ces montagnes et du caractère des montagnards. D’ailleurs, dans ces contrées – et la Méditerranée et les Balkans connaissent plusieurs de la sorte, où « la société, la civilisation, l’économie, donc tout porte l’empreinte de l’archaïsme et de l’insuffisance (1) » - tout demeure insaisissable, à être conquis, à être reconquis.
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. Montagnards – voici le qualificatif qui a caractérisé les Albanais depuis l’aube du temps. Or, ils ont le privilège d’admirer deux mers des plus célèbres de la Méditerranée – l’Adriatique et le Ionien, de bénéficier d’une cote splendide qui abrite quelques ports de première main, connus depuis l’Antiquité. Pourquoi alors ce peuple est acquis aux montagnes et pas à la mer ? Si jamais, suivant l’opinion générale, il a préféré les montagnes pour préserver sa liberté, privilégiant la résistance ; bref, afin qu’il survive – cela veut dire qu’il a tourné le dos à la mer pour s’isoler, qu’il est devenu insulaire sur la terre ferme. Cela veut également dire que les agresseurs venaient de la mer – de l’Occident. Comment faisait-il alors face aux agresseurs qui s’approchaient de l’Orient – à travers les vallées, tout aussi meurtriers et sanguinaires, sinon d’avantage ?
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. Enfin, à quoi servent-ils ces spéculations devant les faits qui parlent d’eux-mêmes ? Les Albanais d’aujourd’hui, tout comme leurs prédécesseurs Arbër ou Illyriens, habitent un pays certe montagneux mais qui offre une ouverture maritime vers l’Occident, incomparable dans tous les Balkans. Historiquement, le choix d’habiter la zone vallonnée, escarpée des plateaux n’a pas été imposé par le surpeuplement, ni par l’impérieux besoin de fuir l’invasion. Il suffit de se souvenir que le jour de l’Indépendance, le pays comptait moins d’un million d’habitants – la plupart d’entre eux établis dans les profondeurs des terres, tandis qu’aujourd’hui, rien que le bassin Tiranë – Durrës qui se situe près du littoral donne abri à environ un million d’hommes et de femmes, un tiers de la population totale du pays. Ainsi les gens ont été obligés d’abandonner la cote à cause de l’atmosphère suffocante et empoisonnée de la pleine littorale, couverte de marécages et d’étangs, infestée de moustiques et infectée de malaria, où les pieds pourrissaient dans l’eau croupie – où seulement 8 ou 9% de la surface était cultivable. D’ailleurs les quelques villes de cette zone - Durrës, Vlorë, Lezhë – construites sur une mince bande littorale, comme d’ailleurs Shkodër près du lac homonyme, nous sont parvenus en tant que patrimoine des temps anciens. Elles ont pu survivre grâce au commerce et le transport, grâce à la persévérance des grandes puissances commerciales méditerranéennes. Ce fut d’abord Corinthe et l’antique Corfou, ensuite ce fut Rome et Constantinople, plus tard ce fut le tour de Venise… Les villes portuaires n’ont jamais été pleinement illyriennes, ni arbër, ni albanaises non plus – et cela, jusqu’au XXème siècle. En revanche, toutes les autres villes du pays, fondées durant la basse Antiquité et le haut Moyen Âge – centres réputés pour leur art, leur culture et leur artisanat (Berat, Elbasan, Krujë ou Gjirokastër) – ont été construites sur les flancs des montagnes qui entourent la plaine littorale. Cette dernière demeure presque abandonnée durant longtemps ; les nouvelles villes commencent à apparaître durant les deux ou trois derniers siècles, toujours en marge et après que l’intervention humaine ait pu confiner les foyers d’infection, ait pu contenir les débordement des fleuves, ait pu drainer les eaux stagnées. Ainsi apparaît-elle Tirana à l’abri de la montagne Dajt, Fier aux abords de Mallakastër… Que doit-on dire de la masse des villages et des hameaux qui s’installe sur les collines, qui grimpe les flancs des montagnes, qui s’établit sur les plateaux : qui fuit la cote comme la peste ?
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. Une cote adriatique étrangement vide de Velipojë sur l’embouchure de Buna jusqu’à Nartë sur l’entré de la baie de Vlorë, bref sur une longueur de deux cent kilomètres. Au-delà de ces trois ou quatre escales commerciales, presque aucun centre habité, aucun débarcadère, aucun village des pêcheurs. La seule exception qui confirme la règle provient de la cote ionienne qui, grâce à la roche, est épargné des marécages. Des villages et des petites villes (Dhërmi, Himarë et Qeparo) construites au flanc de la montagne face à l’infini bleu, qui vivent des métiers de la mer – pêcheurs, matelots, commerçants…
. Alors, l’Albanais un montagnard plutôt par nécessité que par désir, berger par utilité, bûcheron par opportunité, charbonnier par indigence. A l’image de son pays – « une façade maritime avec un hinterland montagneux » (2), l’Albanais n’est qu’un méditerranéen de nom mais balkanique de corps et d’âme. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici) .
. Quant au pays, bien que le génie humain n’ait cessé de transformer le paysage - alternant l’effort bâtisseur à la rage destructrice, il ressemble à s’y méprendre au territoire des Illyriens, tels qu’il était au temps des premiers Romains et des derniers Byzantins – les mêmes montagnes, rivières ou lacs, les mêmes mers qui baignent la côte. Ce qui a constamment changé est le regard des hommes ou plutôt la place réservée dans cette étrange cosmologie humaine qui classe les civilisations en fonction des points cardinaux : Nord, Sud, Est, Ouest. .
. Inconsciente du fait de vivre sur une sorte de sphère céleste, la sagesse humaine de cet hémisphère a pu toutefois établir l’origine d’une première corrélation entre l’axe Nord – Sud, le climat et le degré de développement de la société humaine : Nord = neige, glace, noir, froid = des tribus barbares ; Sud = soleil, lumière, chaleur = des civilisations rayonnantes. Une telle image se complète au fur et à mesure que le commerce devient un mode d’échange tout aussi important que la guerre au sein des sociétés païennes, voire polythéistes. L’histoire nous fournit l’exemple et les auteurs antiques nous apportent les meilleurs témoignages. Si l’ancienne Égypte aveuglée du rayonnement des pharaons a durablement été épargnée d’une telle vision – peut être car le monde environnant demeurait à l’ombre, la Grèce antique, dominée par le polycentrisme des cités – États autant marchands que guerriers, l’a adopté comme représentation du monde ; sauf que, le Nord sauvage des Grecs commençait à la frontière visible de leurs chères cités. En revanche, la Rome républicaine suivie par celle impériale l’a érigé en valeur quasi universelle : étant le centre du monde, toute la périphérie non-romanisée a été assimilée à un espace barbarisant qui devait être civilisé par tous les moyens. Malgré cela, l’imaginaire humain a toujours manqué de repères tangibles pour s’orienter sur l’autre axe, celui Est – Ouest : le soleil qui se lève sur une montagne – toujours différente, selon l’observateur - ou qui se couche dans la mer – laquelle ? Ceux qui l’ont suivi des yeux n’ont jamais été capables de la nommer. Ce qui ont fait les Arabes, avant d’appeler l’horizon brûlant sous le nom ereb « coucher de soleil » (3). .
. Cette ambiguïté unipersonnelle ne peut être levée qu’avec l’établissement d’un repère intemporel : la religion. En effet, dès que le monde naissant judéo-chrétien a trouvé un pôle spirituel digne du nom, le Constantinople, l’humanité a du souffler un soupir de soulagement. Désormais, on savait que Rome par exemple se trouvait à l’ouest (de Constantinople) et que Jérusalem à l’est. Or, le système n’était pas exempte de vices : il a suffi que Rome s’érige en pôle indépendant pour que désormais tout un pan du monde ancien - Constantinople y compris - soit relégué à l’est. .
. La verticale virtuelle qui a germé au parvis de la cathédrale Saint Pierre constitue la première véritable ligne de démarcation qui a séparé en deux notre vieille Europe : puisque le soleil de l’Église demeure au zénith, tout ce pan de l’ancien monde où jadis il allait se coucher – l’occidens des Romains devient Occident, tandis que l’est - l’oriens demeure Orient. Tout le travail ultérieur constitue d’une part à tracer de nouvelles frontières à l’intérieur de l’espace – départageant les États – et de l’autre, à faire reculer les frontières connues du monde. Ainsi, l’Occident s’étale-t-il encore plus loin à l’Ouest, tandis que l’Orient s’agrandit-il toujours plus à l’Est – avec cette ligne immuable entre les deux qui traverse le temps pour devenir enfin une barrière, voire un rideau de Fer, qui sépare les cultures, les idéologies, les gens. .
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. Ce pays qui nous intéresse tant s’est trouvé tout près de Rome, mais toujours à l’Est. Appartient-il pour autant à l’Orient ? L’histoire peut apporter des éléments de réponse à cette question, la société fournit les autres, la mentalité des gens également éclaire sur ce point tandis que le cadre qui le circonscrit demeure toujours le même. Il appartient à la fois au monde méditerranéen – sa moitié orientale – et à la famille balkanique – le plus occidental de ses membres. Étant un élément de cette communauté de destin – sûrement original et vital mais sans doute impuissant – il a du se plier aux aléas de l’histoire, à la volonté des puissances militaires et économiques de la région. Voici pourquoi la réponse à la question précédente n’a été ni constante ni définitive, il suffit de suivre le fil du temps. Ce pays-là appartenait à l’Occident au temps des Romains, à l’Orient au temps des Byzantins, de nouveau à l’Occident au temps de l’offensive latine des Croisés et sans doute à l’Orient avec l’arrivée des Ottomans. En d’autres termes, depuis les temps antiques, le pays a été pris dans un mouvement cyclique dont la période est faite de siècles. Pour l’historien du pays, il n’y a que la résistance envers l’envahisseur qui demeure l’élément essentiel du peuple, l’ingrédient premier de son âme guerrière. Ce fil rouge traverse le temps et devient sa seconde nature : l’héroïsme populaire constitue la fibre glorieuse de l’être – est c’est avec du sang pur qu’il a teint le fond de son drapeau. Tenant tête aux ennemis, ce peuple a traversé le temps : voici pourquoi il apparaît aujourd’hui avec toutes ses attributions inimitables. .
. Au-delà d’une certaine image autoglorifiant, se profile un autre élément tout aussi essentiel : si la résistance constitue l’effigie à l’avers - la suite logique de l’agression, elle n’a pas pu empêcher ni l’occupation ni l’installation de la machine étrangère qui a toujours œuvré à l’intégration des ressources humaines et matérielles du pays. Après l’agression, la guerre – la vie glorieuse, il a toujours été question de l’occupation, la soumission - la vie tout court. Ainsi donc, la survie de ce peuple comme c’est le cas des autres peuples européens passe avant tout par la cohabitation – voici l’envers de la médaille. Cette magie qui se délivre du tableau inoubliable d’un petit peuple – David – contre l’agresseur monstrueux – Goliath, peut fonctionner uniquement quand la conscience et au premier lieu la subconscience admettent que derrière le jeune berger demeure Dieu lui-même ; d’abord il dicte la conduite, puis il arme la main. A ce point précis la réalité diverge de la légende : notre David finit par embrasser la foi de l’occupant. L’histoire a retenu l’islamisation des Albanais tandis qu’elle a presque oublié que les Illyriens ont abandonné le paganisme pour se convertir dans la religion des Romains, que les derniers illyriens romanisés ont choisi le rite oriental sous l’impulsion des Byzantins, que les Arbër se sont trouvés catholiques sous l’influence des Latins – tout cela bien avant que les Albanais finissent musulmans sous la poussée des Ottomans.
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. Devant les variables fournis par l’histoire (le visage occidental ou oriental, la variété des choix religieux), la géographie détermine la seule constante durant des millénaires : l’appartenance aux Balkans et rien que ce nom fait frémir, tellement il est lourd de sens, tellement est chargé de contradictions (4). Ce « pont » de passage entre l’Occident et l’Orient, ce « carrefour » de chemins n’est rien d’autre que le berceau de la civilisation européenne ; ce « macédoine » de peuples, ce « melting-pot » des cultures constitue le terroir de l’humanité tout entière ; cette « poudrière » de l’Europe, ce « champ clos » des Grandes Puissances est à la fois le miroir d’une certaine mauvaise conscience et le spectre des passions les plus ataviques qui éclairent la nature de l’Homme. Sans les Balkans et sans les Balkaniques, l’Europe n’aurait jamais été ce qu’elle est actuellement.
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. (1) Fernand BRAUDEL – La Méditerranée et le Monde Méditerranéen à l’époque de Philippe II, Éd. Armand Colin, Paris 1986.
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. (2) Gabriel LOUIS-JARAY - Au jeune Royaume d'Albanie (Ce qu'il a été - Ce qu'il est), Hachette et Cie, Paris 1914.
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. (3) Sous ce nom, les Arabes avaient également désigné cette terre lointaine qui s’étale dans cet horizon lointain : les îles égéennes ou encore Rhodes et Chypres. Il s’agit peut être, de la plus plausible des versions de l’origine du nom Europe. Le Zeus des Grecs avait fait mieux : il a enlevé la jeune fille Europe, fille de phénicien Agenor, pour l’emmener en Crète et lui faire faire le terrible Minos. L’Europe des Hellènes serait donc venue d’Asie, ayant des origines noires ! Au-delà de la mythologie, Hérodote d’Halicarnasse, « le père de l’histoire » sait déjà que l’Europe contient – à part ses Grecs – également les Ibères, les Celtes et les Scythes tandis que son Asie englobe la Libye, l’Éthiopie, l’Arabie, l’Assyrie, la Perse et les Indes. On peut se rendre compte que son axe Europe – Asie correspond plutôt à l’axe Nord – Sud que celui Ouest - Est. Les Romains demeurent également des grands géographes mais tout aussi confus sur ce sujet : dans son De Linguæ Latinæ en quinze volumes, Varro Raetinus - « le plus instruit des Romains », depuis son Ier siècle avant notre ère suggère que « la terre a été divisée par les régions du ciel en Asie et Europe. L'Asie s'étend en effet vers le midi et l'Auster, L'Europe vers le septentrion et l'Aquilon ».
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. (4) Predrag MATVEJEVITCH - Contradictions balkaniques, Lettre Internationale, n° 3, Paris, septembre 2000.
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. (Crédit photo: V.Karaj (Krasta-Krau)

vendredi 23 mai 2008

Les routes qui mènent au brasier.

. La côte occidentale de la péninsule Balkanique, dont l’Albanie fait partie, offre – de nord au sud – un paysage presque invariable : une muraille blanche calcaire descendant tout au long des îles dalmates (les monts Dinariques et les Alpes Monténégrines) et qui réapparaît immédiatement après la pointe de Karaburun pour en finir au sud de la Grèce, avec le revêche Péloponnèse. Entre ces deux barrières naturelles, difficilement franchissables, le littoral sablonneux albanais – de Shkodër à Vlorë – représente une magnifique ouverture, la seule porte qui permet d’aborder les Balkans de l’Ouest à l’Est. .
. Depuis la basse Antiquité cette porte fut franchie régulièrement de part à l’autre par tous les conquérants : des légions Romaines au IIIè - IIè siècles av. J.-C. pour regagner la Macédoine et la Thrace, des armées de Byzance à partir de VII siècle apr. J.-C. pour aller en Italie, des Sarrasins et autres Arabes pour pénétrer dans les profondeurs de la péninsule, des Bulgares de Syméon à Xème siècle qui rêvaient de toucher les côtes adriatiques, des Normands de Sicile et autres Croisés durant les XIè et XIIè siècles pour conquérir l’Orient, des marchands Vénitiens pour écouler leurs marchandises vers l’hinterland, des hordes Ottomans pour briser la résistance albanaise et menacer les côtes italiennes. Dans une époque beaucoup plus récente, d’autres passants et occupants franchirent cette porte : les armées alliées de l’Entente pour contrer les forces de la Triple Alliance, l’armée défaite serbe pour aller se réfugier à Corfou, les divisions fascistes de Duce pour occuper l’Albanie et attaquer la Grèce… . La frange marécageuse et déserte qui longeait jadis la côte présente au moins trois points d’encrage sûr, bien protégés par rapport aux vents du nord et du sud : Shëngjin (Sain Jean) – le port de Lezhë – dans la baie de Drin, Durrës dans le golfe portant le même nom, ainsi que Vlorë, au fond du golfe homonyme (1). De ces villes partent les plus grandes routes transversales de la péninsule, remontant les rares passages qui s’ouvrent au milieu du rempart montagneux albanais. .
. La plus ancienne – et la plus connue – entre elles est la via Egnatia. Cette fameuse voie militaire et commerciale fut construite par les Romains ; elle devait relier le port de Dyrrachium (Durrës) à Heraclea (Bitola), finissant à Thessalonique et plus loin encore, à Byzance (plus tard Constantinople). Cette chaussée dallée, dont des restes sont visibles encore aujourd’hui, serpente dans la plaine occidentale vers la petite ville de Rrogozhinë, à la rencontre de la rivière Shkumbin dont elle remonte la source. La voie s’enfonce graduellement dans la vallée du moyen Shkumbin, gravissant les terrasses de Librazhd et continuant ainsi jusqu’au Qukës. Des pilons et des arches d’anciens ponts romains et turcs y sont éparpillés, les mêmes que le voyageur de début du siècle les a vus (2). S’appuyant sur les premières pentes de Mokër, la via Egnatia dévie sur Përrenjës pour franchir, enfin, le premier vrai obstacle de Qafa e Thanës (col du Cornouiller) de 926 mètres. En contrebas, s’ouvre une vue imparable : celle du lac ovale d’Ohrid, qui elle le contourne par le nord, vers Strugë et Ohrid, après avoir traversée la frontière entre l’Albanie et la Macédoine. . De Ohrid, la route remonte une deuxième muraille - celle de Istrok - dans laquelle s’ouvre un col à 1180 mètres, pour retomber dans le bassin du lac de Prespë et passer par Resen. Enfin, une troisième chaîne lui offre un passage à 1158 mètres, avant qu’elle rentre dans la ville de Bitola. Dès lors, le passage devient plus facile : suivant la plaine de Pélagonia - après le passage de la frontière entre la Macédoine et la Grèce - la route s’oriente vers l’Est, laissant à coté la ville de Florina. Puis, elle contourne le lac Vegoritis et traverse Edessa - déjà dans la plaine – avant de rentrer dans Thessalonique.
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. La via Egnatia fut la plus importante des routes terrestres marchandes de la péninsule balkanique durant des siècles. Sa partie orientale étant entretenue par les Ottomans, la partie occidentale albanaise fut partiellement réparée par les Italiens durant le début du vingtième siècle. Puis, elle cessa de fonctionner dans son intégralité durant plus d’un demi-siècle, quand le rideau de fer tomba entre les voisins balkaniques. Cependant, elle demeura le couloir le plus important Ouest – Est au niveau local, reliant la côte Adriatique avec la région des lacs orientaux par le biais d’une route nationale et d’une voie de chemin de fer. Elle assure la communication entre l'Albanie et la Macédoine par un poste frontière sur les hauteurs du lac de Ohrid, tandis que son prolongement naturel désert le haut bassin de Korçë et, à travers la poste frontière de Kapshticë, débouche sur Florina, en Grèce. Des projets interbalkaniques en cours, visent à faire renaître l’ancienne liaison, afin de construire l’autoroute des Balkans qui doit poursuivre le tracé antique de la via Egnatia. (Pour lire le texte en entier - cliquer ici) .
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. Les bouleversements géopolitiques dans les Balkans, survenus au cours de XIIIè - XIVè siècle, et la montée en puissance des Républiques maritimes de Venise et de Raguse dans cette partie de la Méditerranée, poussèrent les marchands italiens à la recherche de nouvelles routes vers la Macédoine, plus courtes et surtout moins dangereuses. Or, de point de vue vénitien, la traversée du pays catholique albanais (Mirditë) donnait cette assurance relative de parcourir un territoire « allié », poursuivant une route peut être moins célèbre mais aussi ancienne qu’Egnatia : la via di Zenta. Cette voie non carrossable reliait jadis Scodra (Shkodër) et Lissus (Lezhë) à Ulpiana (l’actuel Liplian au Kosovë). . Débarquées dans les ports de Ulqin sur la côte dalmate, de Obot sur la rivière Bunë et de Shëngjin (Saint Jean) près de Lezhë, les marchandises convergeaient tout naturellement vers la ville de Shkodër, grand centre septentrional du pays et place forte vénitienne durant plusieurs siècles. De là, les caravanes descendaient dans la plaine de Zadrimë pour s’enfoncer dans la vallée du Vig, tournant ainsi par le sud les monts de Kushnen et de Tërbun, afin de rejoindre la vallée ouverte de Fani i Madh (Grand Fani). Puis, la vieille piste remonte la rivière pratiquement jusqu’à sa source, traversant ainsi tout le pays de Mirditë de bas en haut, pour ensuite escalader le seul passage praticable vers l’est : Qafa e Malit (le col de la Montagne) de seulement 964 mètres. De l’autre coté, au fond des gorges, elle rencontre la vallée du Drin. Cette vallée d’une longueur d’environ 100 kilomètres entre Shkodër et Kukës, étranglée entre le pays de Mirditë et le pays de Dukagjin, a toujours eu la réputation d’être presque inabordable, d’où le grand détour vers le sud de la voie de Zenta. A ce point de parcours, laissant de coté le couloir du Drin Noir (3), elle préfère la vallée commode du Drin Blanc pour atteindre la ville de Prizren, à l’extrême sud du plateau de Dukagjin (le Métohie des Serbes). Désormais d’une facture beaucoup plus facile, la voie de Zenta parcourt cette partie de plateau pour traverser Suharekë, puis un col de 912 mètres lui permet l’accès de Shtimlje, dernier arrêt avant de descendre au Kosovo Polje et de rejoindre enfin Ulpiana. Empruntant la défilée de Kaçanik qui mène à Skopje, la voie rejoint la grande chaussée transversale Morava – Vardar qui relit Belgrade à Thessalonique. .
. La voie de Zenta a permis aux Serbes en 1912, de contourner cette grande barrière naturelle de Malësija e Madhe et de Dukagjin, afin d’atteindre la mer Adriatique, enlevant Shkodër – une ville tant convoitée par cette nation. Jusqu’aux dernières années, la voie de Zenta avait perdu presque tout intérêt, malgré d’évidents avantages techniques qu’elle représente par rapport à la via Egnatia (4). La principale raison est sans doute le fait qu’elle traverse la région de Kosovë, cette pomme de discorde entre les Etats indépendants albanais et yougoslave. La communication entre les deux pays se fait par le poste frontalier de Morina, rendu tristement célèbre durant le conflit du Kosovë par le passage de ces dizaines de milliers de réfugiés kosovars qui fuiaient l’épuration ethnique pour se masser dans la ville de Kukës. Le seul tronçon praticable de la partie albanaise de Zenta est jusqu’au présent celui entre Fushë Arrëz dans les hauteurs de Mirditë et Rubik, sur le bas Fani, qui sert à acheminer le bois des forêts et le minerai de cuivre vers les industries situées dans la plaine. Le nouveau statut international de Kosovë a suscité un réel regain d’intérêt pour cette voie ancienne car elle représente l’unique débouchée maritime de l’ex-province qui traverse une espace exclusivement albanais. Les projets d’une voie rapide Prishtina – Durrës sont en cours. .
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. Tout comme Durrës et Shkodër, Vlorë, la grande ville portuaire du sud de pays, eut également le droit d’être le point de départ d’une ancienne route qui avait la particularité de longer la côte Ionienne, traversant entièrement l’Epire au lieu de s’enfoncer à l’intérieur de la péninsule. Cette route, faite par les Romains, était destinée aux fins militaires ; quelques siècles plus tard sous les Ottomans, elle dût sa renommée de voie marchande au développement de la ville de Jannina. . La vallée de Vjosë lui offre un passage aisé au moins jusqu’au Tepelenë, car ensuite la remontée de cette rivière - passant par Këlcyrë et Përmet - mène nulle part, autrement dit à Zagoria, au milieu de la chaîne du Pinde. Ainsi naturellement, elle change de direction, choisissant le passage tout autant aisée par la vallée de Drino qui se prolonge dans le pays de Dropull. Laissant à sa droite la ville de Gjirokastër, construite sur le flanc de Mali i Gjerë (la Montagne Large), et à sa gauche la petite ville de Libohovë, bâti sur le flanc opposé, elle se rapproche de la frontière entre la Grèce et l’Albanie, qui la franchit au poste de Kakavia. A ce point du trajet, la route quitte la vallée pour franchir un premier col de 420 mètres, sur les hauteurs de la ville de Dhelvinakion, puis un second col, avant de descendre dans le bassin du lac de Janina et de rentrer dans la ville du même nom. Le tracé antique continuait vers le sud, menant à une ville désormais disparue – Nicopolis - à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Préveza (5).
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. La position géographique très favorable de Vlorë permet d’établir une communication facile avec l’intérieur du pays, via Kuçovë. Entre les deux villes, situées toutes deux dans la plaine occidentale, il n’y a aucun obstacle naturel et la route, d’une longueur de 61 kilomètres, passe par Fier avant d’entrer au plus ancien champ pétrolier de l’Albanie. Suivant le cours inférieur de Devoll, le trajet de 44 kilomètres mène au pays de Sulovë, au Gramsh. Ici, on rentre dans un canyon long de 53 kilomètres qui conduit au haut bassin de Korçë et plus loin encore, en Grèce. Cette route, utilisée par les Bulgares du temps de roi Simeon (915 – 916) afin de rejoindre les côtes adriatiques ainsi que par les Ottomans au XVème siècle pour enlever Berat, fut redécouverte et refaite par les Italiens en 1940, permettant le mouvement des troupes durant la campagne contre la Grèce. Depuis ce temps, elle fut presque désertée, ayant un usage très réduit et une destination essentiellement militaire.
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. (1) Une quatrième baie, celle de Sarandë (les Quarante Saints - Santi Quaranti), offre un abri sûr en face de l’île de Corfou. Et c’est justement l’île en face, estimé depuis l’aube des temps comme la clé de l’Adriatique qui a jeté son ombre sur la côte albanaise et la baie. D’autant plus que le port de Sarandë doit se confronter avec une autre difficulté infranchissable : la communication avec l’intérieur du pays albanais est difficile et sans grand intérêt économique.
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. (2) Jacques ANCEL - Peuples et nations des Balkans, ibid.
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. (3) La vallée du Drin Noir, cette étroite défilée de plus de cent kilomètres, constitue une route naturelle de communication verticale entre le bassin de Ohrid et l’Albanie du Nord. Elle fut souvent utilisée par les armées Ottomanes qui, venant de Macédoine, traversaient le pays de Gollobordë puis celui de Martanesh par le Qafa e Buallit (col de Buffle) pour descendre dans la vallée de Mat et rejoindre la plaine occidentale.
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. (4) L’ancienne voie de Zenta parcourt environ 250 kilomètres entre Shkodër et Skopje - son lieu de rencontre avec la chaussée Morava – Vardar, dont 127 à l’intérieur de l’Albanie. A cette distance il faut ajouter encore 215 kilomètres d’autoroute entre Skopje et Thessalonique. En revanche, la via Egnatia parcourt 382 kilomètres entre Durrës et Thessalonique dans un terrain beaucoup plus difficile, dont 130 à l’intérieur de l’Albanie.
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. (5) La route Vlorë – Janina est de 169 kilomètres, dont 113 à l’intérieur des frontières de l’Albanie. Pour continuer jusqu’à Préveza, il faut parcourir encore 95 kilomètres d’une route assez confortable, passant essentiellement dans la plaine.
 
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